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Les villes d’Europe centrale ont été pendant longtemps des lieux de coexistence linguistique, ethnique et religieuse. Ont-elles constitué pour autant un modèle multiculturel ? À travers neuf portraits de villes, l’ouvrage dirigé par Delphine Bechtel et Xavier Galmiche restitue l’histoire polyphonique d’une multiculturalité mise à mal par la constitution des états nationaux et des totalitarismes.

Recensé : Delphine Bechtel et Xavier Galmiche, ed., Les Villes multiculturelles en Europe centrale, Paris, Belin, 2008 (collection Europes centrales), 296 p., 29 €.

Le choix des villes étudiées dans ce volume est assez large : il inclut les capitales politiques (Berlin, Vienne, Prague, Varsovie, Budapest), des métropoles régionales (Odessa, Dantzig, Lemberg/Lviv, Czernowitz), enfin la ville de Sibiu/Hermannstadt. Au regard de la définition de l’Europe centrale donnée par les éditeurs de ce collectif, qui se réfèrent principalement à la Mitteleuropa allemande et à la Zentraleuropa habsbourgeoise, la présence d’Odessa pourrait surprendre. Le cas de Varsovie, placée sous domination russe après la chute de l’empire napoléonien, rappelle aussi que la définition géographique de l’Europe centrale, dont la capitale polonaise fait partie sans conteste, ne recoupe pas les définitions historiques de cette troisième Europe à géométrie variable située entre l’Europe orientale et l’Europe occidentale. Ces considérations n’enlèvent rien au grand intérêt des études de Katrin Steffen sur Varsovie et de Boris Czerny sur Odessa.

Multiculturalité et multiculturalisme

Les deux éditeurs introduisent une distinction intéressante entre multiculturalité et multiculturalisme. « La multiculturalité désigne l’état de fait d’un corps social intégrant plusieurs cultures, qui peut se vivre sans discours, parfois même sans conscience ; le multiculturalisme est un projet de société, où la coexistence de plusieurs cultures est identifiée comme un modèle et dont découlent donc pour chaque groupe des droits collectifs. » Ils rappellent ainsi que « Vienne en 1900 comptait 63 % d’étrangers […]. En 1890, seulement 39% des habitants de Budapest y étaient nés, tandis que 52% provenaient d’autres provinces du royaume de Hongrie, très divers ethniquement. Par comparaison, Paris ne comptait que 6% d’étrangers au tournant du siècle. »

S’il est vrai que « l’expérience quotidienne de cette pluralité et son évaluation constante dans la politique, la presse, la culture au sens large » caractérise le système habsbourgeois, on peut douter que le Compromis austro-hongrois de 1867, puis les compromis successifs destinés à garantir l’équilibre des nationalités dans chaque province, aient été inspirés par le projet d’harmonisation interculturelle que magnifiera le « mythe habsbourgeois » des intellectuels et des romanciers, surtout après la disparition de l’ancienne « Cacanie ». En 1867, il s’agit de sauver la cohésion de la monarchie habsbourgeoise après Sadowa en concédant aux nationalités une part d’autonomie culturelle et de régionalisation. Après 1871, le pouvoir central habsbourgeois sait qu’il faut rassurer les Allemands et les Hongrois sur leur hégémonie dans les deux parties de la monarchie bicéphale, afin de ne pas encourager les nationalismes allemand et magyar. Si le système habsbourgeois a mis au point avec un certain succès l’institutionnalisation de la pluralité, l’objectif était la préservation du totum dynastique, non le pluralisme, ni multiculturalisme et les contemporains n’ont perçu que la montée en puissance du principe opposé : le nationalisme.

Cinq villes capitales

Dans sa contribution consacrée à Vienne, une des plus brillantes du volume, l’historien viennois Moritz Csáky invite à penser la capitale autrichienne comme le microcosme où se reflète le macrocosme de l’Europe centrale tout entière. Il s’agit ici d’un « concept de culture polyphonique et hybride » et non d’une représentation naïve de « l’utopie de la pluralité culturelle » (p. 36). Dans son étude sur Prague », Xavier Galmiche introduit la formule suggestive de « multiculturalité structurelle et conjoncturelle », qui a le mérite d’insister sur les discontinuités historiques qui caractérisent l’Europe centrale. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le voisinage des Tchèques, des Allemands et des Juifs à Prague relève d’une « sociabilité conflictuelle », certaines institutions comme l’université devenant à partir des années 1890 le théâtre d’une « petite guérilla culturelle » (Jan Kren) qui met en évidence les deux pentes du destin du Prague, « à la fois multiculturaliste et uniculturaliste ». À l’esprit de conquête de la tchéquisation, qui triomphe au lendemain de la Première Guerre mondiale, répond un « multiculturalisme idéologique » qui s’affirme dans les années vingt. « Après la Seconde Guerre mondiale et l’expulsion des Allemands, la Tchécoslovaquie […] se pensa comme un pays slave désormais homogène ». Aujourd’hui, « la défunte multiculturalité germano-judéo-tchèque » est devenue un mythe et un lieu de mémoire (« largement destiné au tourisme », note Xavier Galmiche, tandis que de nouvelles tensions multiculturelles sont apparues, dont la plus connue est liée à la présence « rom ».

Catherine Horel, quant à elle, montre que la forte croissance démographique de la capitale hongroise est allée de pair, de 1850 à la Première Guerre mondiale avec l’affirmation de son identité nationale magyare. « Omniprésente au début du XIXe siècle, la langue allemande s’est effacée au profit du hongrois. […] Les Juifs, qui ont été longtemps l’une des principales composantes de la germanité hongroise, se sont très vite assimilés. » Les Slovaques eux aussi se sont complètement assimilés, les Croates restant « plus rétifs ». Si Catherine Horel estime qu’autour de 1900, « Budapest n’offre pas le spectacle cosmopolite qui caractérise Vienne », elle souligne cependant qu’à cette époque plus de la moitié des habitants de Budapest est au moins bilingue. La politique de magyarisation est sévère : les minorités slovaque, roumaine, serbe et croate restent privées du droit de vote. À partir de 1920, la Hongrie de Horthy, diminuée de ses minorités qui ont été rattachées aux nouveaux États successeurs de l’Autriche-Hongrie forme un ensemble plus « holiste », dans lequel les Juifs représentent quelque 25% de la population (54% des Juifs hongrois habitant Budapest), ce qui permet aux antisémites de les désigner comme « l’ennemi intérieur » (p. 80). Le national-communisme d’après-guerre ne laisse guère de place à la multiculturalité, qui connaît un regain à Budapest depuis les années 1980 et surtout depuis 1989.

Étudiant le cas de Berlin, Olivier Agard combine la perspective diachronique, qui retrace l’apport des huguenots, des Juifs, des protestants de Bohême et des Polonais, et l’analyse des enjeux symboliques et identitaires qui orientent une « politique mémorielle » à laquelle les historiens participent au premier chef et qui tendent à mettre en valeur la multiculturalité berlinoise au nom de l’interculturalisme d’aujourd’hui. Olivier Agard souligne qu’en 1909, les étrangers représentent 13% de la population étudiante, contre 17,7% à Paris. Les disciplines techniques attirent en particulier un flux régulier d’étudiants russes. À la comparaison avec Paris (qui corrige quelque peu les propos de l’introduction du volume sur l’interculturalité relativement moins grande à Paris, si tant est que la population des étrangers séjournant temporairement dans une ville puisse être prise en compte dans une enquête sur son interculturalité : question de méthode qui, sauf erreur de notre part, n’est pas abordée dans ce volume), on peut ajouter la comparaison de Berlin avec l’Université de Vienne qui, jusqu’à 1914, a accueilli un nombre plus grand d’étudiants étrangers.

Quatre villes de confins

Aux cinq études consacrées à des capitales font pendant quatre portraits de villes d’importance régionale. Andrei Corbea-Hoisie, le spécialiste bien connu de l’histoire culturelle et littéraire de la Bucovine, présente Czernowitz, Cernauti, Tshernovtsy, Tshernivtsi rappelle que « lors du recensement de 1910, les 85 458 habitants de Czernowitz déclarèrent comme langue d’usage, à 48% l’allemand, 18% l’ukrainien, 17% le polonais, 16% le roumain. Dans le même temps, 32% se déclaraient de confession juive, 27% catholiques romains, 24% grecs orthodoxes, 11% grecs catholiques (ou uniates) et 5% protestants. ». Au sein de cette hétérogénéité culturelle, l’allemand jouait le rôle de lingua franca. Mais la multiculturalité ne se transforma pas en interculturalité : c’est finalement la logique nationaliste, avec son cortège d’exclusions et de persécutions, déchaîné par la Première Guerre mondiale, qui l’emporta.

Delphine Bechtel se consacre à « Lemberg, Lwow, Lvov, Lviv : de la “petite Vienne” au centre du nationalisme ukrainien », rendue célèbre par les romanciers d’origine galicienne Joseph Roth et Jozef Wittlin. Revisitant cette ville où, selon Claudio Magris, fut réalisé un « idéal éthico-culturel supranational », Delphine Bechtel rappelle qu’à la fin du XIXe siècle, « une sorte de “culture commune” centre-européenne, fondée sur la compréhension d’une identité à paramètres ethniques et culturels multiples » était apparue à Lemberg et que les processus de construction identitaire nationale polonais et ukrainien étaient parallèles. La communauté juive, un tiers de la population, était divisée en « une myriade de tendances politiques et religieuses ». La Galicie et Lwow jouaient le rôle de « Piémont ukrainien » lieu du renouveau culturel de cette nationalité. Les conflits sanglants entre Polonais, Ukrainiens et Juifs, à partir de la fin de la Première Guerre mondiale, le Reich nazi, le stalinisme ont constitué « les étapes brutales de la “mono-ethnisation” violente » de cette ville des confins. D. Bechtel traite aussi en détail du devenir de Lviv après 1945 et de la « résurgence d’une identité locale galicienne. »

Dans sa contribution sur Hermannstadt – Nagyszeben – Sibiu, Pierre de Trégomain condense l’histoire de la multiculturalité allemande/autrichienne, hongroise et roumaine, juive et tzigane, de ce centre régional de Transylvanie.

Le cas de Dantzig étudié par Thomas Serrier, nous transporte dans un monde tout différent. À Dantzig, la multiculturalité se réduit au dualisme germano-polonais, ce qui ne la rend pas moins conflictuelle… Ici les ruptures et les discontinuités historiques l’emportent, depuis l’annexion prussienne de 1793. Exaltation de « l’avant-poste de la germanité à l’Est », d’un côté ; « négation plus ou moins complète du passé allemand », dans la Pologne de l’après Deuxième Guerre mondiale, d’autre part : il faut attendre les années 1990 pour que commence « la quête des racines pluriculturelles dans les régions du Nord-Ouest de la Pologne ».

Le génie de Vienne, écrit Stefan Zweig dans ses mémoires, « a toujours été d’harmoniser les contrastes ethniques et linguistiques […] Nulle part il n’était plus facile d’être un Européen. » Au terme de cet ouvrage on mesure l’écart irréductible qui oppose cette « utopie rétrospective » à une réalité historique dans laquelle l’interculturalité n’a permis à aucun modèle « interculturaliste » de se stabiliser durablement.

Pour citer cet article :

Jacques Le Rider, « Les villes d’Europe centrale : un modèle multiculturel ? », La Vie des idées , 23 octobre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-villes-d-Europe-centrale-un.html

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par Jacques Le Rider , le 23 octobre 2008



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