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Les têtes chercheuses

À propos de : Rebecca Rogers, Pascale Molinier (dir.), Les femmes dans le monde académique. Perspectives comparatives, Presses universitaires de Rennes.


Dans un contexte international de controverses autour de la question de l’égalité femmes-hommes, qu’en est-il de la féminisation du monde académique ? Plusieurs universitaires s’interrogent sur l’évolution de la place des femmes à l’Université et dressent un état des lieux des opportunités qui s’offrent aujourd’hui à elles.

Recensé : Rebecca Rogers, Pascale Molinier (dir.), Les femmes dans le monde académique. Perspectives comparatives, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Essais », 2016, 226 p., 18 €.

L’ouvrage collectif Les femmes dans le monde académique. Perspectives comparatives (PUR, Rennes, 2016), publié sous la direction de Rebecca Rogers et de Pascale Molinier, est issu d’un colloque transdisciplinaire organisé par le réseau des chargées de mission égalité femmes-hommes de la communauté Sorbonne Paris Cité [1] qui a eu lieu les 25, 26 et 27 mars 2015 à Paris. Il regroupe treize articles, écrits par des historien-ne-s, des sociologues et des chercheurs et chercheuses en sciences de l’éducation, qui explorent la question de la place et du statut des femmes dans le monde académique d’hier et d’aujourd’hui, en France et à l’étranger. La perspective historique et comparative est affirmée dès l’introduction. Les contributions sont regroupées en trois parties qui portent respectivement sur l’histoire de l’arrivée des femmes dans le milieu académique, le déroulement actuel de leurs carrières, et l’influence qu’y ont les transformations institutionnelles.

Inscrit dans la mouvance des récentes recherches sur la place des femmes dans le monde académique, cet ouvrage continue l’exploration des liens entre recherche, science et genre, au sein des universités et des établissements de recherche. Ces institutions, à l’égal des autres milieux professionnels, n’échappent pas en effet au plafond de verre. L’introduction rappelle que les mécanismes de socialisation différentielle des hommes et des femmes dès l’enfance, ainsi que la difficile conciliation de la vie familiale et professionnelle, sont des facteurs qui influent sur l’élaboration de la carrière académique. À cela s’ajoutent également les résistances des institutions-mêmes qui sont régies par des normes de genre avantageant les hommes. Les contributions tentent ainsi d’expliquer et de comprendre les causes de la réduction du nombre de femmes à mesure qu’on avance dans la hiérarchie des enseignements et des statuts. L’ouvrage a également l’ambition plus politique de sensibiliser à ces inégalités femmes-hommes au sein du monde académique, qui commencent à susciter l’intérêt des chercheurs, ou plutôt des chercheuses, et qui mériteraient qu’on s’y penche davantage.

Les freins à l’accès aux postes les plus prestigieux

La première question posée par les différentes contributions est celle, classique, des obstacles qui empêchent les femmes de faire une carrière aussi rapide et aboutie que les hommes. On comprend d’emblée que cette inégalité est intrinsèquement liée à la lente et tumultueuse arrivée des femmes dans le monde académique, qui se fait « par le bas », selon l’expression de Caroline Barrera (p. 31). Cette dernière montre en effet comment, malgré l’ouverture des facultés françaises aux femmes en 1860, le corps enseignant, étudiant et administratif est resté très longtemps masculin – Toulouse, qu’elle étudie, étant encore plus en retard sur la tendance nationale à la féminisation dans les années 1920. Les femmes pénètrent l’université par des postes subalternes, demeurent assistantes de cours sans réelle possibilité de carrière ascendante, et n’ont pas accès aux mêmes concours que les hommes –notamment à l’agrégation. Elles sont donc confrontées à un blocage institutionnel, à l’instar des femmes médiévistes de l’École Pratique des Hautes Études au début du 20ème siècle, qui, comme le montre Agnès Graceffa (p. 15), n’ont presque pas accès aux chaires, bastions des hommes. Cet accès, comme l’illustre bien le cas des facultés de médecine et de sciences de Paris étudiées par Nathalie Pigeard-Micault (p. 49), va être lentement rendu possible après la Première Guerre mondiale, le conflit ayant joué un rôle catalyseur dans la féminisation de l’Université.

À ces freins institutionnels de l’ouverture de l’Université aux femmes, historiquement ancrés dans le monde académique, s’ajoute la prégnance de la norme masculine de l’exercice du métier et de son ethos, que mettent davantage en lumière les travaux portant sur l’époque actuelle. Pascal Barbier et Bernard Fusulier (p. 81) décrivent l’injonction du milieu académique à donner la priorité au travail et à déléguer la vie familiale et les tâches domestiques qu’elle suppose ; la conciliation entre vie de famille et vie professionnelle représente donc un enjeu pour les femmes, qu’elles affrontent plus ou moins difficilement. La vie de famille ne colle parfois pas aux normes masculines de réussite du milieu, que sont, selon Sophie Lhenry (p. 107), l’autorité, l’ambition et la disponibilité. Analysant les résultats du Baromètre EducPros de 2014 [2] (p. 95), Alban Jacquemart et François Sarfati montrent que les femmes ont elles-mêmes le sentiment d’être dans une position moins favorable que les hommes. Plus généralement, on comprend que le discours sur la difficile conciliation de la parenté et de la carrière académique pour les femmes est très répandu. Et bien que certaines pensent que la flexibilité des horaires de travail peut aider à l’articulation des sphères professionnelle et familiale, ce n’est pas vraiment le cas, comme l’expliquent Marguerite Akossi-Mvongo et Hassan Guy Roger Tieffi à partir de l’étude des carrières de femmes dans une université d’Abidjan (p. 119). Malgré la valorisation des femmes éduquées, ces dernières continuent de jouer un rôle central dans la création et le maintien des liens sociaux de la famille, ce qui peut empiéter sur leur carrière académique. Cette intériorisation des rôles différenciés entre les sexes, qui s’opère dès l’enfance, explique particulièrement les inégalités d’accès à l’enseignement et à la recherche en Haïti selon Danièle Magloire (p. 157). Et on comprend que l’Université, malgré les politiques d’égalité des chances (qui comprennent la mise en place de quotas, de mentoring pour les femmes, d’encouragements à la nomination de femmes, de structures de garde d’enfants), résiste elle-même à répondre aux demandes d’intégration de la question de l’égalité dans sa gouvernance, comme l’illustre plus précisément Farinaz Fassa à partir du cas suisse (p. 167).

L’ensemble des contributions de l’ouvrage met donc en évidence plusieurs freins aux carrières académiques des femmes, et suggère que l’introduction récente des normes d’excellence et d’un système d’évaluation de la performance représente souvent un obstacle supplémentaire. C’est l’objet de l’article d’Anne-Sophie Godfroy (p. 133) qui discute les résultats des plans d’action pour l’égalité femmes-hommes menés par le projet GenderTime. Ces plans d’action suscitent d’ailleurs un sentiment d’injustice chez certains universitaires hommes qui s’estiment vulnérables face à ce qui serait une discrimination de genre, comme le relèvent Meike Hilgemann et Jennifer Niegel dans leur contribution dédiée à la carrière académique en Allemagne (p. 181). On le voit donc, parvenir à une égalisation de la place des femmes et des hommes dans le monde académique n’est pas une mince affaire.

Des émancipations cependant réelles et à encourager

Ne doit-on toutefois retenir de ces contributions que le tableau noir d’un blocage insoluble au sein des parcours académiques des femmes ? Heureusement non, car en militant pour une égalisation, elles posent aussi la seconde question des réussites effectives des femmes dans le monde académique, en les donnant à voir, ce qui nuance certaines conclusions hâtives.
Ainsi, même à l’heure où les femmes sont bien minoritaires sur les bancs de l’Université, certaines ont pu bénéficier à la fois d’une aide institutionnelle et personnelle pour la construction de leur carrière. Agnès Graceffa montre en effet comment l’EPHE a pu être bénéfique pour les étudiantes médiévistes étrangères, puis françaises, qui la fréquentaient, en instaurant une pédagogie pratique fondée sur une relation privilégiée avec les enseignants. Majoritairement hommes et initialement très réticents à l’arrivée de ces femmes, certains en sont venus à les soutenir et à promouvoir leur accès aux diplômes. Une fois à l’Université, les femmes sont aussi elles-mêmes créatrices de la réflexion autour de leur propre émancipation par les études féministes, dont le rôle au Québec est analysé par Francine Descarries (p. 143). Car si, comme le rappellent Caroline Barrera et Natalie Pigeard-Micault, des facteurs extérieurs ont aussi été favorables à la féminisation des facultés, tels que la guerre et la massification scolaire, il ne faut pas oublier que les femmes font aussi des choix stratégiques différents pour mener à bien leur carrière. Aussi, les femmes ont-elles des rapports différenciés à leurs propres possibilités de réussite dans le monde académique et n’articulent-elles pas de la même façon vie de famille et vie professionnelle. C’est ce qu’avancent Pascal Barbier et Bernard Fuselier, ou encore Alban Jacquemart et François Sarfati, qui rappellent que certaines s’en sortent plus aisément que d’autres. Ils tentent ainsi de déconstruire l’univocité du discours sur les femmes dans le monde académique, qui peut jouer, on le comprend, le rôle d’une prophétie auto-réalisatrice (Nicky Le Feuvre, p. 65). Meike Hilgemann et Jennifer Niegel affirment qu’à la fois dans et hors de l’Université, des ressources sont mobilisables pour se faire sa place dans le monde académique. Les directrices et directeurs de recherche peuvent d’une part être un catalyseur de la carrière, et d’autre part, les soutiens du conjoint et l’environnement familial jouent sur l’obtention de postes. Et les femmes elles-mêmes, comme le rappelle Sophie Lhenry, ne sont pas toutes pessimistes quant à la possibilité de mener leur carrière à bien.

Les exemples plus ou moins précis de ces réussites de femmes dans le monde académique et de discours nuancés sur leur possibilité contribuent ainsi à dépasser, en les analysant, les résultats mitigés des plans d’action d’égalité menés dans différentes universités. On perçoit, à travers les lignes de ces contributions, que ces résultats dépendent à la fois des caractéristiques des institutions qui les accueillent, et des trajectoires et des caractéristiques individuelles des femmes qui fréquentent ces institutions. Avoir une carrière académique ascendante comme les hommes est possible, mais à de nombreuses conditions qui mériteraient d’être davantage explorées.

Une invitation au renouvellement des réflexions empiriques et théoriques

Si l’ouvrage valorise la comparaison internationale et l’explicitation des résultats statistiques montrant l’inégal statut des femmes et des hommes dans le monde académique, les articles restent encore trop silencieux sur ces deux points. On remarque ainsi quelques difficultés à articuler les différents terrains pour en comprendre les points de convergence et de divergence, et leurs raisons. Aussi, la diversité des situations et des carrières des femmes est sans cesse évoquée sans toutefois être approfondie. On aimerait en savoir davantage sur les caractéristiques biographiques et sociologiques de ces femmes qui réussissent et de celles qui échouent, et sur les corrélations entre ces caractéristiques et les environnements de travail, les conditions familiales, et les contextes nationaux dans lesquels elles évoluent. Ces éléments pourraient permettre de dépasser les constats que posent les analyses statistiques, matériau phare, avec les archives, des travaux présentés.

Des limites donc, mais qui sont loin d’être niées par les auteur-e-s des contributions, qui portent un regard distancié sur leurs matériaux et leurs résultats. La conclusion de Catherine Marry, qui fait la synthèse des manques de l’ouvrage tout en rappelant – et nous le soulignons aussi- son apport à la littérature existante, est très appréciable. Nous partageons d’ailleurs ses remarques sur la très (trop ?) grande place accordée aux charges de famille présentées ici comme facteur principal des inégalités, sans que les différent-e-s auteur-e-s n’expliquent concrètement comment elles font barrière, matériellement et symboliquement. La faible place accordée également aux femmes travaillant pour l’administration, qui pourtant font bien partie du monde académique, est un biais important qui est en effet à prendre en compte, et que les travaux à venir auront à corriger. Il renforce la nécessité d’insister sur ce que créent la diversité des situations et les variations de contexte sur la place de toutes ces femmes dans l’enseignement supérieur et la recherche. Malgré ces absences qui peuvent parfois laisser les lectrices et les lecteurs sur leur faim, il faut, aujourd’hui plus qu’hier, saluer l’initiative de cet ouvrage, qui nous rappelle ce qu’a de nécessaire et d’urgent la poursuite des recherches sur les femmes dans le monde académique, quels que soient leur métier et leur statut, et sur les femmes au travail plus généralement.

Pour citer cet article :

Alizée Delpierre, « Les têtes chercheuses », La Vie des idées , 18 mai 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-tetes-chercheuses.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Alizée Delpierre , le 18 mai

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Notes

[1Le réseau a été créé en 2014 et se compose de 13 femmes représentant les établissements suivants : Paris 3, Paris 5, Paris 7, Paris 13, l’Inalco, l’EHESP, l’IPGP, Sciences Po, le CNRS et l’USPC. Il a pour but de promouvoir la recherche sur le genre et les inégalités femmes-hommes via la mise en place de projets collaboratifs, et travaille à un dispositif de prévention et de lutte contre le harcèlement sexuel  .

[2Le site d’actualités et de services, réservé aux professionnels de l’éducation, a adressé un questionnaire à tous les professionnels de l’enseignement supérieur et de la recherche, auquel ont répondu 2 000 membres de la communauté universitaire.



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