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Le sexe des mathématiciens

L’anthropologie génétique dans le débat américain






Recensés :

Steven Pinker, « The science of difference. Sex ed », The New Republic, 14 février 2005.

The science of gender and science : Pinker vs Spelke, a debate, conférence à Harvard, le 22 avril 2005, www.edge.org /3rd_culture/debate05/...

Stephen J. Dubner, « Blackonomics at Harvard », The New York Times Magazine, 20 mars 2005.

Nicholas Wade, « Researchers say intelligence and diseases may be linked in Ashkenazic genes », The New York Times, 3 juin 2005.

Des débats sur la nature de l’homme qui marquent l’Amérique contemporaine, on retient souvent, de ce côté-ci de l’Atlantique, l’influence persistante d’un courant « créationniste », qui nie la théorie de l’évolution au nom d’une lecture littérale de la Bible. S’arrêter à ce constat conduirait toutefois à négliger un autre courant de pensée, tout aussi influent et surprenant pour l’observateur européen du discours anthropologique « ambiant » aux Etats-Unis. Cette seconde tendance se caractérise par ses références aux facteurs génétiques et évolutionnaires, et permet en réalité de lire la résurgence créationniste pour partie comme une réaction défensive, au nom du caractère sacré et universel de la nature humaine.

Les arguments issus de l’anthropologie génétique, en particulier, se sont installés depuis quelques années dans les médias américains au cœur du débat « mainstream » sur les inégalités. Or, en insistant sur le rôle de l’inné au détriment de l’acquis, et en situant le siège de l’inné dans le code génétique, ces arguments font violence aux représentations traditionnelles de l’équité et de l’universel. Ce dont témoignent deux événements récents qui ont chacun bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnelle.

Le Sexe des mathématiciens

Le 15 mars 2005, une partie du corps enseignant de l’université de Harvard votait une motion de défiance à l’égard de son président, Lawrence Summers. Une telle crise de légitimité ne s’était jamais produite depuis la fondation de l’université, et l’ex-secrétaire du Trésor de l’administration Clinton sortit très affaibli de l’épisode.

La crise avait été déclenchée par l’intervention de L. Summers au cours d’un colloque universitaire tenu le 17 janvier 2005 au prestigieux National Bureau of Economic Research (NBER). Ce colloque portait sur le faible nombre de femmes parmi les professeurs titularisés des départements de mathématiques, de physique et de sciences de l’ingénieur des plus grandes universités américaines. L. Summers avait été invité à s’exprimer de manière provocatrice sur la question.

Ce qu’il fit en remettant en cause, sans la nier totalement, l’importance de la discrimination dans ce contexte. Selon lui en effet, des raisons qui expliquent la sous-représentation des femmes dans les départements de sciences dures, la discrimination sexuelle n’est que la moins importante. Poussant plus loin la controverse, L. Summers affirme qu’il faut prendre au sérieux l’hypothèse selon laquelle un facteur d’ordre génétique serait à l’origine de la faible proportion de femmes professeurs dans les sciences dures. Comme beaucoup d’autres de leurs caractéristiques, affirme-t-il, les aptitudes analytiques des femmes sont légèrement moins hétérogènes que celles des hommes, autrement dit ces aptitudes connaissent une variation moindre d’une femme à l’autre. Ainsi, même si, en moyenne, femmes et hommes font preuve des mêmes aptitudes, les hommes sont naturellement surreprésentés dans le groupe de ceux qui excellent (et également dans le groupe des incapables).

Bien qu’adressée exclusivement au petit cercle des participants à la conférence du NBER, l’intervention de L. Summers a immédiatement suscité une tempête institutionnelle et médiatique. Certains éditorialistes et commentateurs, relayant les demandes de nombreux universitaires, ont exigé publiquement la démission du président de Harvard. De manière générale, au-delà de la prise de position du 17 janvier, les détracteurs de L. Summers lui reprochent pêle-mêle son penchant pour la provocation, sa maladresse, son autoritarisme et sa brutalité. Son discours du NBER a donc également été saisi comme prétexte pour remettre en cause sa gestion de l’université.

Toutefois, L. Summers n’a pas manqué de défenseurs. Sans hésitation, le conseil d’administration de l’université lui a renouvelé sa confiance. Nombreux sont également les journalistes et les universitaires, femmes et hommes, qui ont pris sa défense dans la presse écrite, de droite comme de gauche. Ils ont vu dans les attaques dirigées contre L. Summers le refus de la contradiction et le recours systématique à la diabolisation de la partie adverse. Ils ont dénoncé une pratique inquisitoire du débat public, dont l’effet désastreux est de transférer au domaine moral et religieux ce qui relève en fait de la science. Or, il est intéressant de souligner que, outre-Atlantique, ces libéraux-scientistes se recrutent dans toutes les sensibilités politiques, et que leurs attaques s’adressent aussi bien à la gauche utopique qu’à la droite créationniste.

Steven Pinker, professeur de psychologie à Harvard, est l’un des avocats les plus énergiques de cette tendance. Son dernier ouvrage, The Blank Slate, est considéré comme la principale source d’inspiration du discours de L. Summers au NBER. La position de S. Pinker, qu’il a détaillée dans les colonnes du magazine de gauche The New Republic, repose sur deux arguments principaux.

Le premier est d’ordre philosophique. L’objet de la science selon Pinker est de cerner le réel et de réfuter le faux. Or, rappelle-t-il, l’intervention de L. Summers s’inscrivait dans un cadre universitaire, et le tabou n’a pas sa place dans le débat scientifique qui doit être complètement libre. La morale se distingue en effet de la science en ce qu’elle produit des constats normatifs, donc non testables, alors que la science produit des constats positifs, donc réfutables. Les découvertes scientifiques ne peuvent donc pas réfuter des assertions morales ; et inversement, la morale ne peut se fonder sur des assertions réfutables (comme « les femmes et les hommes ont le même QI moyen donc sont également respectables »).

Pour S. Pinker, cette « moralistic fallacy », ou confusion entre le normatif et le positif, est présente dans l’ensemble du débat éternel sur le rôle de l’inné et de l’acquis. Pour les tenants de l’acquis, l’homme est façonné par son histoire et sa culture ; c’est une « ardoise vierge » sur laquelle l’environnement programme comportement et caractère. Cette malléabilité nourrit l’espoir d’améliorer la condition humaine par l’action concertée, et il faut dénoncer ceux qui la nient comme les fossoyeurs du progrès social. Le rejet de l’inné est donc avant tout une croisade qui échappe, pour certains, aux contraintes de l’argumentation scientifique.

Or, dans de nombreux cas, il est scientifiquement impossible de nier la prépondérance de l’inné sur l’acquis. C’est le deuxième argument que S. Pinker fait valoir en faveur de L. Summers. Dans The Blank Slate, il effectuait la synthèse de travaux menés en zoologie, en psychologie et en neuroscience, dans le but d’établir l’importance considérable de l’inné dans la détermination des traits de caractère, des aptitudes physiques et mentales et même dans les comportements. L’importance de l’inné varie d’un problème à l’autre (le langage est 100% acquis, la couleur des yeux 100% innée), mais l’inné est prépondérant, par exemple, dans la formation de la personnalité, les aptitudes cognitives, et certaines dimensions du comportement (comme la violence ou même les attitudes politiques). Les études sur lesquelles s’appuie S. Pinker se fondent sur des méthodologies diverses qui font l’objet d’un large consensus parmi les universitaires : l’étude des jumeaux séparés à la naissance, la comparaison entre les vrais et les faux jumeaux ou même l’étude des enfants adoptés.

En ce qui concerne la discussion sur le différentiel homme/femme, S. Pinker en a publiquement débattu avec l’une de ses collègues, Elisabeth Spelke, lors d’une conférence à l’université de Harvard. Au cours de ce débat, E. Spelke insistait sur le fait que les capacités cognitives moyennes des bébés filles et garçons, mesurées peu après la naissance, sont identiques. Elle rappelle également que les notes obtenues par les collégiens filles et garçons sont en moyenne très similaires - et plutôt en faveur des filles. S. Pinker quant à lui soulignait que son argument porte sur la dispersion, et non sur la moyenne, des aptitudes mathématiques des hommes et des femmes. Parmi les plus grands scientifiques, comme parmi les plus sombres imbéciles, on trouve donc naturellement une majorité d’hommes. A l’appui de sa thèse, S. Pinker rappelle que chez les primates, les caractéristiques des mâles, en particulier l’intelligence, offrent en général une plus grande variété que celle des femelles. Selon les biologistes évolutionnaires, tel Richard Dawkins, ce phénomène ne relèverait en rien du hasard, mais constituerait une conséquence du fait que les femelles ont un nombre de descendants moins variable que celui des mâles. Tout en en mesurant les limites, S. Pinker convoque également des études quantitatives concernant les étudiants américains surdoués, et d’autres mesurant la dispersion des capacités analytiques.

Bien entendu, S. Pinker n’a pas le dernier mot dans le domaine scientifique. Par exemple, la discrimination dont certains groupes font l’objet est souvent intériorisée par les discriminés eux-mêmes, si bien qu’ils « valident » a posteriori les préjugés dont ils font l’objet. Dans un test de QI, les noirs réalisent en moyenne un score inférieur de 10 points lorsque leur appartenance ethnique leur est demandée en préambule du test (cf. sur ce sujet l’ouvrage de vulgarisation de Graham Campbell, Blink). De même, les filles mises en concurrence avec des garçons obtiennent en moyenne des résultats moins élevés que dans les compétitions purement féminines (ce dont témoignent les expériences réalisées par Uri Gneezy de l’université de Chicago). Ainsi, si les femmes subissent le même type d’effet pervers - dit de priming - dans des milieux scientifiques très masculinisés, il demeure possible que leur ampleur dépasse très largement l’effet des différences de dotations génétiques.

Sur un thème aussi sensible politiquement et chargé idéologiquement, c’est la rigueur des arguments échangés entre S. Pinker et E. Spelke qui ne peut manquer d’impressionner. En réalité, cette controverse est bâtie sur un accord de fond entre les intervenants : l’importance relative de l’inné et de l’acquis est une question empirique, pas une question morale. Autre accord de fond entre S. Pinker et E. Spelke, le refus du relativisme qui teinte habituellement les arguments dirigés contre les études sur l’inné. Rejetant tout autant le créationnisme religieux que le discours déconstructionniste post-moderne, ils souhaitent appliquer aux sciences de l’Homme une épistémologie traditionnelle qui maintient l’unicité de la vérité et la possibilité de la faire émerger par le débat contradictoire.

Qui a peur du « médicament ethnique » ?

Second événement : le 23 juin 2005, la Food and Drug Administration donnait son feu vert à la commercialisation du BiDil, un médicament cardiovasculaire destiné exclusivement aux noirs américains, une première sur le marché pharmaceutique. Les réactions médiatiques suscitées par ce lancement ont été, comme dans le cas précédent, à la fois très passionnées et transversales aux polarisations politiques traditionnelles. C’est moins l’idée que l’avenir de la médecine est au « sur mesure » génétique qui a fait l’objet de controverse, que le fait d’asseoir le ciblage génétique sur des caractères ethniques.

Les noirs souffrent aux Etats-Unis d’un taux d’incidence des maladies cardiovasculaires bien plus élevé que les blancs. Ils sont deux fois plus sujets à des crises cardiaques et leur espérance de vie est plus faible de 6 ans. Mais pour certains commentateurs, avaliser l’idée des « médicaments ethniques » n’est pas une démarche idéologiquement neutre : elle risque en effet d’installer la croyance selon laquelle ces disparités de santé seraient dues pour l’essentiel à la « nature », et non au contexte économique défavorable dont souffrent les noirs américains, surreprésentés parmi les personnes non pourvues d’une couverture maladie. Trois économistes de Harvard (Glaeser, Fryer et Cutler) se sont faits les défenseurs de l’hypothèse génétique en suggérant que l’hypertension dont souffrent les noirs serait due à un taux anormal de rétention du sel. Son origine résiderait précisément dans la « sélection génétique » dont ce groupe a fait l’objet par le biais de la traversée de l’Atlantique, où, dans des conditions physiquement inhumaines, une résistance anormale à la déshydratation - et donc un taux important de rétention saline - était une condition de survie.

Ce type de thèse n’est pas un cas isolé : expliquer des caractéristiques ethniques comme le résultat d’un processus de sélection (naturelle ou non) constitue le cœur méthodologique de l’anthropologie génétique. Autre exemple : en juin 2005, trois chercheurs de l’université de l’Utah, Gregory Cochran, Henry Harpending et Jason Hardy, ont publié un article soutenant que la surreprésentation des juifs ashkénazes parmi les individus à très fort quotient intellectuel pourrait s’expliquer par les formes de discrimination dont le groupe a fait l’objet en Europe de l’Est. Cette discrimination aurait induit un biais de spécialisation vers des professions intellectuelles. La réussite professionnelle allant en général de pair avec le nombre d’enfants, la « prime génétique à l’intelligence » aurait été plus forte parmi les ashkénazes. Cet article scientifique a bénéficié d’une résonance médiatique très large dans la presse anglo-saxonne, du New York Times au Wall Street Journal, en passant par The Economist.

Dans le cas du « médicament ethnique », la question posée par le débat dépasse largement celle de la représentation conceptuelle de l’inégalité (inné ou acquis) : il s’agit de réfléchir au financement de la recherche médicale (comment éviter que celle-ci se concentre sur les groupes ethniques économiquement dominants) et à la représentation des minorités dans les groupes sur lesquels les nouveaux médicaments sont testés. Certains instituts, comme le National Human Genome Research Institute, préconisent une surreprésentation des minorités, seule à même de permettre l’identification des différences ethniques. Là aussi les réactions sont mitigées : on peut soit craindre des « dérives » inégalitaires, soit, au contraire, voir dans cette politique une possibilité de corriger un biais existant. En effet, la pharmacopée de la médecine moderne ne peut pas prétendre à l’universel : focalisée sur les pathologies de l’homme blanc, elle a aussi été testée sur des groupes où l’homme blanc est surreprésenté. Exactement comme le BiDil fonctionne mieux sur les noirs, certains médicaments « universels » fonctionnent en réalité moins bien sur certaines ethnies sans que ce fait soit documenté, et ce manque d’information est bien entendu préjudiciable pour les groupes concernés. Cependant, certains détracteurs du « médicament ethnique » contestent que l’appartenance ethnique soit une catégorie génétique appropriée et voient dans le BiDil avant tout une opération marketing réussie auprès de la communauté noire : si les variations génétiques entre ethnies existent, elles sont mineures au regard des variations au sein d’une ethnie. Des marqueurs génétiques plus performants que l’appartenance ethnique se développeront donc certainement dans les années à venir.

L’Utopie Biotech

Pour un lecteur européen, ces débats issus de l’anthropologie génétique sont source d’un certain malaise : leurs relents de darwinisme social relève du politiquement douteux, ou dans le meilleur des cas de la faute de goût. Indépendamment de leur exactitude scientifique, on peut douter de la légitimité qu’il y a à rendre compte, dans la sphère publique, des recherches menées à ce sujet. N’est-il pas tout simplement malsain pour la société de poser et de médiatiser un questionnement sur les sources génétiques de l’inégalité ? Quand on sait le rôle démesuré joué par les préjugés dans la formation des opinions, est-il raisonnable d’exposer les différences génétiques en pleine lumière ? Celles-ci ne risquent-elles pas d’être décuplées par la logique de l’a priori ? Face à ce type d’objection, les défenseurs de l’anthropologie génétique opposent volontiers l’exemple de l’autisme, dont l’ignorance du caractère génétique a pendant des décennies conduit à culpabiliser injustement les mères de ces enfants.

Il n’empêche : l’appétit que montrent pour ces sujets les médias américains, dans une inversion paradoxale du « politically correct », peut surprendre. On peut y voir au moins deux raisons. Tout d’abord la culture américaine est moins marquée par le souvenir coupable des désastres de l’eugénisme, encore vivace en Europe : une classification ethnique des individus y est par exemple utilisée par les agences gouvernementales sans que cela ne suscite d’inquiétude. De plus, ce qu’on peut appeler « l’utopie Biotech » imprègne de plus en plus les esprits : le matériau génétique humain n’est plus représenté comme une fatalité immuable, mais comme un donné sur lequel la science pourra bientôt opérer, au même titre que les organes. C’est du moins le pari économique que symbolise dans ce pays l’essor sans égal du secteur des biotechnologies.

Article tiré de La Vie des Idées (version papier), n° 4, septembre 2005.

Pour citer cet article :

Augustin Landier & David Thesmar, « Le sexe des mathématiciens. L’anthropologie génétique dans le débat américain », La Vie des idées , 16 septembre 2005. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-sexe-des-mathematiciens.html

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par Augustin Landier & David Thesmar , le 16 septembre 2005



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