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L’écrivain et journaliste Amos Kenan est mort cet été à l’âge de 82 ans. Héros du film Le Repos du guerrier de Roger Vadim, il aura tenté toute sa vie de concilier son sionisme d’inspiration biblique, son amour pour les fruits du terroir, son traumatisme issu de la guerre de 1948 et son rêve de fraternité entre Hébreux et Arabes. Portrait d’un franc-tireur.

Photo : Messiah (1966) by Amos Kenan / wikipedia

« La terre, elle, ne ment pas ». Rien ne peut mieux résumer la vie et la pensée d’Amos Kenan, Israélien original et inclassable, que ce mot du maréchal Pétain (dont l’auteur était en fait l’écrivain Emmanuel Berl). Comment définir celui qui militait depuis 1967 contre l’occupation, mais refusait de boycotter les produits des colonies du Golan car ils produisent du très bon vin ? Quant aux colons de Cisjordanie, outre le fossé idéologique qui les séparait, Kenan leur en voulait aussi d’avoir enlaidi le paysage avec leurs pavillons et leurs implantations, doublement étrangers. Ils symbolisaient à ses yeux ce qu’il appelait « la destruction de la terre d’Israël par l’État d’Israël ». Les viticulteurs du Golan étaient peut-être des colons, mais, en créant un terroir, ils s’étaient au moins montrés respectueux de la terre.

« On ne choisit pas plus sa patrie – la terre de ses pères – que l’on ne choisit son père et sa mère », disait Maurras. Le sionisme s’est efforcé de démontrer le contraire : les immigrés ont choisi une patrie et souvent un patronyme. David Ben Gourion, rappelons-le, est né Grün en Pologne. Quant à Yaakov Levine, le père d’Amos Kenan, il est resté tiraillé entre deux patries : la Russie, sa patrie intime, et le futur Israël, où il essaie de créer la fameuse synthèse entre socialisme et nationalisme juif. La maladie mentale qui le mena à l’asile n’a fait que perturber un peu plus la transmission du couple « père-patrie » à son fils aîné. La génération de Kenan, techniquement indigène car née sur la nouvelle terre, était condamnée à vivre cette période charnière qui sépare le changement d’adresse de l’enracinement.

Rêves de fraternité sémite

Amos Kenan, né Levine, vient au monde en 1927 à Tel-Aviv, dans une Palestine sous mandat britannique qui n’est pas encore une patrie, car le peuple en train de devenir une nation n’est pas encore indigène. Il est ici, certes, mais pas tout à fait « d’ici ». Le sabra, ce nouvel homme juif débarrassé du poids de l’existence diasporique, n’était jamais qu’une caricature superficielle, une culture de jeunesse avec un langage et une mode vestimentaire propres à cette génération. Et, comme souvent, sous l’allure rebelle du sabra se cachait un profond désir de conformité. Paradoxalement, dans le cas de Kenan, le puissant agent de socialisation que fut le mouvement de jeunesse Hachomer hatzaïr (« La jeune garde ») n’a fait que semer (ou renforcer) les doutes. Face à l’Arabe, les contradictions entre socialisme et nationalisme, l’universel et le particulier deviennent insupportables. Eux, comprit-il très tôt, sont à la fois ici et d’ici.

De plus, appartenir à la majorité, partager ses haines et adhérer à ses anathèmes, hurler avec les loups et faire des compromissions ne figuraient pas sur la liste des nombreux talents de Kenan. Ses questionnements et errements l’ont conduit, en sortant de l’adolescence, à trouver le socle de sa pensée chez des intellectuels nationalistes non sionistes. Nommé par dérision les « Cananéens », ce groupe ne voit dans la religion qu’un moyen ayant permis aux Juifs de préserver leur identité pendant leur longue séparation d’avec leur terre. Pour que les Juifs deviennent une nation, il leur faut une identité indigène ; autrement dit, cesser d’être juifs pour (re)devenir hébreux. Kenan trouve ainsi le chemin de la patrie, ce qui l’amènera à changer aussi de patronyme. Le nom de son père, Levine, trop juif, est remplacé par Kenan, nom biblique évoquant à la fois un lien direct avec cette époque mythique et une appartenance à l’humanité, car le Kenan de la Genèse est le fils d’Enoch, ce qui signifie en hébreu « être humain ». L’invention d’une nation exige faux souvenirs et vrais oublis. Dans le cas de Kenan, il s’agissait d’oublier des siècles d’histoire et d’appartenance concrète pour laisser la place aux « souvenirs » d’un passé mythique, nier son propre grand-père au profit de retrouvailles avec des héros bibliques. En cela, Kenan est un authentique fils de la révolution sioniste, sauf que pour lui ces « souvenirs » doivent servir à la réconciliation des autochtones arabes et des Juifs « néo-indigènes », et non pas devenir une arme dans une guerre entre les deux communautés.

Kenan est persuadé que, en tant qu’enfants de la même terre, les deux peuples frères, livrés à eux-mêmes, ne tarderont pas à trouver une manière de vivre ensemble. À ses yeux, les responsables du conflit qui va s’aggravant entre Juifs et Arabes sont les Britanniques, maîtres de la Palestine de 1918 à 1948, qui s’appliquent à diviser pour mieux régner. Ainsi, alors que les dirigeants sionistes voient les Arabes comme leurs principaux ennemis et la Grande-Bretagne comme une puissance dont il faut s’accommoder, Kenan pense que l’occupant anglais est l’ennemi commun des Arabes et des Hébreux, deux nations sœurs faites pour s’entendre. Il en tire les conséquences et intègre le Lehi (le « Stern gang » pour les Britanniques) : une poignée de combattants, mélange inclassable de marxistes et de nationalistes, qui se consacrent à la lutte contre l’occupation britannique. En 1948, Kenan et ses amis obtiennent ce qu’ils voulaient : l’Union Jack est soigneusement plié et les deux peuples sémites se retrouvent enfin seuls. Comme on le sait, cela s’est très mal passé.

Le futur traducteur du Brave Soldat Chveik en hébreu a été profondément marqué par la guerre. La lutte armée contre les Britanniques l’avait déjà traumatisé et l’image des Tommies qu’il a décapités avec une mine l’a hanté toute sa vie. Mais c’était un résistant. Beaucoup plus grave à ses yeux était la guerre entre les deux frères ennemis et, ironie du sort, c’est une unité du Lehi, avec dans ses rangs le jeune combattant Amos Kenan, qui est responsable de l’épisode le plus emblématique de ces combats : le massacre de Deir Yassin [1]. Kenan a toujours dit qu’il avait été blessé au début de la bataille, mais, tout en défendant ses camarades, il donnait l’impression de justifier son propre comportement. À sa femme qui l’interrogeait il y a quelques années sur les événements de ce matin-là, il répondit : « Tu n’y étais pas, tu ne peux pas imaginer ce que c’est que la guerre. » La tragédie de Kenan, c’est d’avoir participé à l’événement qui a le plus contribué à l’enterrement de ses propres rêves de fraternité sémite.

De Varsovie-sur-Mer au terroir français

La paix et la création de l’État d’Israël n’ont fait que confirmer ses craintes : au lieu d’un Etat hébreu, c’est un État juif qui se construit. Au lieu de se tourner vers la terre, les dirigeants du nouvel État se cramponnent aux vieux parchemins. Au lieu de trouver une façon de vivre avec les indigènes pour devenir indigène, Israël s’accroche aux Juifs de la diaspora. L’immigration de masse, l’architecture, la politique : il trouve la terre qu’il aime chaque jour plus laide humainement et esthétiquement, telle une vaste Varsovie-sur-Mer. Kenan choisit de répondre d’abord par la dérision. Dans « Uzi and co », la rubrique satirique du quotidien Haaretz qui lui est confiée entre 1950 et 1952, il épingle systématiquement les vaches sacrées de l’establishment israélien naissant. En 1950, Uzi – prénom typiquement sabra/ancien-combattant 48 – n’est pas encore un pistolet mitrailleur, mais devient sous la plume de Kenan plus que la voix d’une génération : une véritable arme d’opposition.

Quand le gouvernement décide, en 1952, d’interdire les transports en commun le samedi – un pas décisif vers le grand compromis politique avec les partis religieux –, Kenan choisit d’ajouter la terreur à l’ironie et à l’alcool, qui étaient ses moyens habituels de résister au désespoir. Avec un ancien camarade du Lehi, il pose une bombe à côté de l’appartement du ministre du Transport. Raté. L’action qui devait déclencher la révolte des anciens combattants de 1948 contre ceux qui leur confisquaient la victoire devait plus aux talents actuels de Kenan – la farce et la satire – qu’à ceux de l’ex-résistant. Mais Kenan a de la chance. Il garde le silence et les erreurs des policiers suffisent à créer le doute.

L’échec et le sentiment qu’il est seul et incompris le poussent à quitter l’État juif. Il choisit de déménager son spleen à Paris. Après des débuts difficiles adoucis par l’alcool, Kenan dévore la France comme un affamé. Et ce n’est pas seulement une image. Le Cananéen découvre le produit de la rencontre entre terre et culture : le terroir. Ce n’est pas un hasard si, dans le chapitre consacré à son séjour en France, Nurith Gertz, la femme et biographe de Kenan [2], présente ensemble ses deux rencontres fondamentales – avec l’écrivain Christiane Rochefort et avec la cuisine française. En quelques paragraphes, le monde que Kenan allait bientôt découvrir et intégrer est décrit comme une longue liste de mets, produits, odeurs et textures, véritable axe autour duquel tournent vie intellectuelle, professionnelle, sociale et amoureuse.

Pour l’ancien combattant, il ne s’agit pas d’hédonisme, mais de la découverte enivrante d’une authentique culture qui le séduit par ses viandes, ses fromages et ses vins. L’enfant qui a grandi à Tel-Aviv, qui rêvait d’une nouvelle race de Juifs régénérés et revigorés par les retrouvailles avec la terre et le ciel de ses ancêtres, découvre que c’est plutôt le terrain qui ne ment pas. Christiane Rochefort n’a finalement pas été l’avenir de l’homme, mais elle a sûrement apporté un peu de repos au guerrier. Il est dur, destructeur et violent avec elle, mais aussi avec tout le monde et surtout lui-même, loin de la version édulcorée que Robert Hossein et Roger Vadim ont donné de Renaud Sarti, le héros du roman et du film Le Repos du guerrier (1962), fortement inspiré de Kenan. Mais grâce à Rochefort, Kenan s’épanouit – presque malgré lui – et donne toute la mesure de ses talents d’écrivain et de sculpteur.

Libérer les Palestiniens des Arabes

En même temps, malgré la distance, Kenan continue à maintenir une présence en Israël. La guerre de 1956 est l’occasion de la première visite depuis son départ. Ce qu’il voit, notamment le massacre de Kfar Kassem perpétré par des gardes frontières israéliens, le bouleverse profondément. Il n’était pas là – quand il s’est présenté pour faire son service militaire, l’armée l’avait refusé – mais, comme il l’a écrit à Christiane Rochefort, ils pouvaient faire « ça » puisqu’il y avait un précédent, un exemple à suivre, son exemple : Deir Yassin.

Le résultat – de la guerre et de sa visite – est le Manifeste hébraïque, qu’il cosigne avec les autres membres de l’Action sémite où dominent Cananéens et anciens du Lehi. Dans leur texte, ils se définissent comme les enfants de la nouvelle nation hébraïque née sur la même terre que la nation palestinienne. Les deux nations doivent vivre dans deux États-nations et former une fédération que la Jordanie serait invitée à intégrer. Mais l’article le plus emblématique de leurs idées sera celui qui propose d’aider les Palestiniens à se libérer. Les territoires palestiniens étant alors sous occupation arabe – jordanienne en Cisjordanie et égyptienne dans la bande de Gaza –, Kenan et ses amis proposent qu’Israël leur fournisse de l’argent et des armes pour faciliter leur propre guerre d’indépendance nationale.

De retour en France, face à l’engagement de ses amis français en faveur de la cause algérienne, Kenan, plus camusien que sartrien, retrouve son rôle d’incompris. Quand Henri Curiel affirme que « la lutte algérienne est juste et donc que leur État sera fondé sur la justice », Kenan demande si, quand il parle de justice, il fait référence aux trois mille Français tués par le FLN ou bien aux douze mille personnes qui ont perdu la vie dans les luttes intestines algériennes. Si son idée d’une confédération israélo-palestinienne trouve des échos favorables, son appel à un gouvernement libre en Albanie et sa défense de l’État d’Israël, selon lui manipulé plutôt que manipulateur dans la guerre de Suez, n’ont guère été prisés. Peu apprécié non plus par ses amis progressistes, le sarcastique « Vos manifestations sentent trop le “Christian Dior” ». Le nationaliste qui respecte les autres nationalismes se retrouve, faute de mieux, dans le même camp que les libertaires sans frontières. Pour Kenan, il y a plusieurs terres et plusieurs nations ; pour ses compagnons de route, il n’y en a qu’une seule, peuplée du seul genre humain. Pour les uns la terre est une planète, pour l’autre une petite patrie.

Vers la « source de Harod »

Après plus de sept ans à Paris, Kenan finit par comprendre qu’il est un exilé, que sa terre et ses cieux sont là-bas. Emerveillé par la France, il avait presque oublié que cette terre magnifique lui était étrangère. Le Juif à l’ancienne n’a besoin que d’une synagogue pour le rester, l’Israélien indigène est perdu loin de sa terre. Kenan retrouve sa place en Israël, ou plutôt il s’en crée une. Pendant les décennies qui le séparent de son retour à Israël, en 1964, et le début de son Alzheimer, il y a quelques années, il aura été le prophète de la culture hébraïque. Son nationalisme particulier était une base idéologique pour un engagement en faveur d’une paix fondée sur le partage de la terre entre ses deux enfants, en même temps qu’un ressort puissant qui le poussait à la marginalité politique. Sa langue et ses romans sont des monuments de cette culture biblico-israélienne, forgée dans les années 1930-1940 avant d’être diluée jusqu’à la disparition par des éléments plus récents de l’histoire juive. La tentative d’occulter les siècles pendant lesquels la terre n’a joué aucun rôle et au cours desquels le judaïsme est devenu une religion s’est révélée une impasse.

Kenan, qui voulait enlever au Juif la religion pour retrouver l’Hébreu caché, qui était prêt à assassiner pour lutter contre les manifestations politiques de cette religion, a exprimé sa déception et son pessimisme dans des romans désespérés. Dans son célèbre roman-fiction La Route d’Ein Harod (1984), qui se déroule durant les derniers jours précédant la défaite d’un État d’Israël tombé sous la coupe d’une junte militaire, il raconte la fuite de l’un des assiégés vers cet endroit mythique encore libre. Car Ein Harod (littéralement « la source de Harod ») est non seulement l’origine d’un cours d’eau mais aussi le premier kibboutz, l’atelier qui devait forger l’homme nouveau de la révolution sioniste.

À cette défaite de la terre, Kenan oppose le terroir. Trois ans après la guerre de 1967, il publie un livre de cuisine. Ce pionnier du discours culinaire israélien parle aux immigrés et leurs enfants de côtes de veau, de la viande qu’il faut goûter crue chez le boucher, du pain, des variétés de salade, du fromage de chèvre, des échalotes, des endives et du vin. Même dans un Israël où le rationnement des premières années n’était plus qu’un vague souvenir, les trois quarts des ingrédients nécessaires à ses recettes étaient inconnus et impossibles à trouver. Les Israéliens, comme les enfants pauvres qu’ils étaient tous, mangeaient pour ne pas avoir faim et appréciaient la quantité plutôt que la qualité. Il leur fait découvrir la bonne chère venue de loin en même temps que les herbes aromatiques et les épices indigènes. La terrasse de son appartement sur un toit de Tel-Aviv s’était transformée en un jardin où il cultivait du romarin, du basilic, de la menthe et de la sauge. Ce jardin suspendu sur un immeuble, petit bout d’Ein Harod au milieu de la première ville hébraïque – Tel-Aviv – est l’incarnation de rêves à la fois brisés et exaucés.

Malgré tout, parler de l’échec des idées de Kenan serait très exagéré. Il existe une nation israélienne indigène avec une culture originale. Ni tout à fait juive, ni franchement sabra, une « israélité » a été forgée sur cette terre qui parvient depuis deux ou trois décennies à créer des terroirs. À Tel-Aviv aujourd’hui, Christiane Rochefort aurait pu faire son marché et trouver tous les ingrédients pour mitonner ses fameuses côtes de veau. Et ça, ce n’est pas rien.

Pour citer cet article :

Gil Mihaely, « Le guerrier a trouvé le repos. Amos Kenan et l’invention de la culture israélienne », La Vie des idées , 3 novembre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-guerrier-a-trouve-le-repos.html

Nota bene :

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par Gil Mihaely , le 3 novembre 2009

Notes

[1Le massacre de Deir Yassin, perpétré en avril 1948 par les combattants israéliens, a causé la mort d’une centaine de civils arabes.

[2Nurith Gertz, Unrepentant. Four chapters in the life of Amos Kenan, Am Oved, Tel-Aviv, 2008 (en hébreu).



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