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Les élites de la Russie postsoviétique

Le cynisme et l’apathie


Réalisée par le Centre de recherche Levada, la première grande enquête sur les nouvelles élites russes dresse un sombre tableau d’une société « mise au pas » par le pouvoir.

Recensé :

I. Levada, L. Goudkov, B. Doubin, Problema elity v segodniavchei Rossii, (Problème de l’élite dans la Russie contemporaine), Fond liberalnaia missia, Moscou, 2007, p. 203.

« En dépit de tous les discours sur la modernisation, la Russie s’apparente à une société sans avenir, une société dans un état de décomposition et de pourrissement, prise en otage par un groupe de pouvoir clanique. Aucun pétrodollar ne pourra la sortir de cet état : un pays n’est pas une station de service ». C’est à cette conclusion pessimiste qu’arrivent les sociologues russes Iouri Levada, Lev Goudkov et Boris Doubin au terme d’une enquête sur l’état des nouvelles élites russes, menée dans les années 2005-2006 à Moscou et dans 55 régions de la Fédération de Russie. L’étude s’attache surtout à examiner le rôle des élites dans la transformation économique et sociale du pays : peuvent-elles être le levier de la modernisation ? Ou bien ont-elles été trop façonnées par les années Poutine et la « mise au pas » de la société (nouvelles lois limitant les libertés civiques, pressions sur les médias, affaire Ioukos …) qui a si profondément marqué la période récente ? Le rapport entre les élites et la société a-t-il évolué depuis l’époque soviétique ? Pour répondre à ces questions, les chercheurs du Centre Levada ont réalisé près de 600 interviews auprès des représentants des élites politiques (membres de l’exécutif et élus au niveau fédéral, régional et municipal), économiques (dirigeants d’entreprises), médiatiques, militaires et judiciaires du pays.

Avant d’en venir aux résultats de l’enquête, rappelons que la conception en vigueur en Russie de ce qu’est une « élite » est profondément marquée par le double héritage impérial et soviétique, héritage qui continue d’influencer les façons de penser et d’agir. Pendant quelques brèves années après la chute de l’URSS, ce terme a pu désigner les groupes d’intérêt formés autour des hommes politiques comme Igor Gaïdar, pour qui la modernisation du pays devait résulter de l’instauration d’une économie de marché. Or cette époque est aujourd’hui révolue et ses idées discréditées : comme le souligne I. Levada dans de nombreux ouvrages [1], la décomposition du système totalitaire n’a touché que la surface des structures étatiques et a laissé pratiquement intacts les représentations, les concepts et les mentalités, de sorte qu’on assiste, depuis la fin des années 1990, à la résurgence de la tradition impériale. A l’intérieur de celle-ci, point de place pour le pluralisme : le terme « élite » désigne des cercles concentriques de personnes proches d’un pouvoir politique immuable, inaccessibles à la concurrence politique et à la délibération citoyenne. Au cœur de ce système concentrique, les hauts fonctionnaires de l’Etat central, issus pour un tiers d’entre eux (35%) des forces de l’ordre (armée, milice, services secrets), ce pourcentage s’élevant jusqu’à 70% dans les échelons intermédiaires du pouvoir politique.

Centre Levada

Le Centre Levada, du nom de son directeur, le sociologue Jurii Levada, a été fondé en 1987 pour analyser les transformations économiques initiées par la perestroïka. Il portait alors le nom de Centre national de l’opinion publique. Presque aussitôt après sa création, le Centre a élargi son champ d’étude aux questions sociales, nationales, culturelles, religieuses, etc. Il produit régulièrement des rapports sur l’état de la société et de l’économie russes. Pour préserver son indépendance vis-à-vis de l’Etat, le Centre est devenu une institution privée en 2003 et ne bénéficie plus de financement public.

Dans cette tradition, l’appartenance à l’« élite » est définie par la loyauté au pouvoir et non par la compétence ou les responsabilités. Iouri Levada souligne à juste titre la médiocrité de l’élite russe actuelle, qu’il s’agisse de son niveau de formation, de ses compétences techniques ou de son dévouement au service du pays. Ses représentants ne sont que des « intérimaires » du pouvoir central en place. Il n’est ainsi pas étonnant de constater que les élites semblent discréditées aux yeux de la société : seulement 25% des Russes pensent qu’elles se préoccupent du développement du pays et non seulement de leur propre carrière.

Comment les élites russes perçoivent-elles l’avenir de leur pays ? Elles reconnaissent certes un besoin de modernisation mais seulement une minorité (35% des personnes interrogées dans l’enquête) définit celle-ci par la consolidation de la démocratie et de l’Etat de droit, 31% optant pour une modernisation lente, étroitement dirigée par un Etat fort et protecteur des valeurs et des priorités nationales, 18% préférant une voie « spécifiquement russe » qui fait référence à « l’idée nationale » [2], donc à un mélange d’idées du « grand empire russe », de l’orthodoxie et des traditions administratives « spécifiques » telles que sobornost[Une « idée » activement recherchée par le pouvoir politique dès les années 1990.] ou zemstvo. Si l’idée de copier le « modèle occidental » ne fait donc pas l’unanimité parmi les élites, c’est encore moins le cas des courants idéologiques ouvertement anti-occidentaux. L’économie est en réalité la principale, sinon l’unique dimension de modernisation dont les élites semblent se préoccuper – ce qui correspond à l’objectif annoncé par Poutine en 2004, et réitéré régulièrement depuis, de doubler le PIB en 2008. L’enrichissement actuel du pays, dû essentiellement à la hausse des prix des matières premières, sert toujours à renforcer l’Etat bien plus qu’à dynamiser la société. 77% des personnes interrogés dans l’enquête affirment d’ailleurs que le rôle politique du président Poutine est « essentiel » dans le développement du pays.

A la différence de l’époque soviétique, les élites actuelles ne sont fédérées par aucune idéologie précise, si ce n’est par l’idée d’un Etat fort et une vision très « pragmatique » de leur propre place dans la hiérarchie sociale. Leur compréhension de ce qu’est une société pluraliste est extrêmement limitée. La société n’apparaît ni dans leurs discours, ni dans leurs projets, ni dans leurs actions. Leurs prospective ne vont pas au-delà des élections législatives de décembre 2007 et présidentielles de mars 2008. L’objectif qu’elles poursuivent est le maintien du statu quo.

Vu de plus près, le groupe étudié par les sociologues se divise en un « centre » (le personnel du pouvoir exécutif) et une « périphérie » composée notamment des hommes d’affaires et des responsables locaux qui, bien qu’éloignés du centre, peuvent exercer une certaine influence sur celui-ci. L’enquête montre que les deux groupes suivent dans leurs propos et leurs actions la ligne indiquée par le pouvoir central, même lorsqu’ils affichent une attitude critique à son égard. C’est le cas de l’élite économique, la plus intéressée par le développement du pays et les réformes qu’il nécessite (comme la protection des libertés individuelles) : cette fraction des élites ne demande rien de plus que de pouvoir « respirer », c’est-à-dire s’occuper de ses propres affaires sans subir constamment les interventions de l’Etat. En échange, elle est prête à fermer les yeux sur le contexte social et politique, et n’exigera pas de réformes qui menaceraient l’« objectif suprême » d’un Etat fort et d’une Russie unie. Plus de 61% de l’élite économique affiche ainsi son soutien à Poutine, à quoi il faut ajouter 19% pour qui ce soutien est motivé par l’absence d’autres candidats crédibles. 9% seulement des hommes d’affaires interrogés se montrent en désaccord avec sa politique [3]. Et pourtant, de paire avec les intellectuels moscovites et les médias, c’est précisément cette catégorie sociale-là qui se sent la plus marginalisée dans la Russie actuelle, et qui craint le plus la marginalisation du pays si la ligne politique actuelle devait se poursuivre : presque la moitié des dirigeants d’entreprises, 41% des employés des médias et 72% des intellectuels expriment cette inquiétude [4]. Ce sentiment de marginalisation paraît parfaitement fondé dans la mesure où le pouvoir central juge les élites privées et les intellectuels comme peu fiables et ne leur laisse aucune autonomie pour expérimenter des idées nouvelles pour développer le pays.

Les principales caractéristiques de l’élite russe actuelle, telles qu’elles se dégagent de cette enquête et des études antérieures, sont celles du cynisme et de l’apathie. A cet égard, l’élite ne se distingue pas du reste de la population : de nombreuses enquêtes ont montré que la majorité des citoyens partage une vision paternaliste des relations entre l’Etat et la société. Phénomène sensible jusque dans la vision du passé : les courts épisodes d’absence de régime autoritaire – les huit mois qui séparent les deux révolutions de 1917 et la décennie 1989-1999 – sont régulièrement interprétés comme des périodes de chaos, nuisibles pour l’« homme russe ». Nous sommes plus près d’un « lien direct » entre le « tsar » et la nation, au sens de la formule russe du XIXe siècle « autorité, orthodoxie, nationalité » [5], que d’une société démocratique où les élites et la société civile gardent leur autonomie à l’égard du pouvoir.

Pour aller plus loin :

- Le site ressource Johnson’s Russia list du Center for Defense Information.

- Les pages anglophones du Centre Levada

Pour citer cet article :

Agnieszka Moniak-Azzopardi, « Les élites de la Russie postsoviétique. Le cynisme et l’apathie », La Vie des idées , 25 octobre 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-cynisme-et-l-apathie.html

Nota bene :

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par Agnieszka Moniak-Azzopardi , le 25 octobre 2007

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Notes

[1I. Levada, Elity i masa – problema sotsialnoi elity. Tchelovek, tolpa, massa. Echtche raz o probleme sotsialnoi elity. « Srednii tchelovek » : fiktsia ili realnost (Les élites et la masse – problème de l’élite sociale. L’homme, la foule, la masse. Encore une fois sur le problème de l’élite sociale. « L’homme moyen » : une fiction ou une réalité), in Ot mneni k ponimaniou. Sotsialnyie otcherki 1993-2000 (De l’opinion à la compréhension. Essais sociaux 1993-2000), Vyschaia chkola polititcheskich naouk, Moscou, 2000, p. 204.

[2Une « idée » activement recherchée par le pouvoir politique dès les années 1990.

[3Cf. p. 182. Toutefois 13% de la population est en désaccord avec cette politique !

[4Cf. p. 116.

[5C’est une opinion de E. Iasin, commanditaire de l’étude, directeur de l’Ecole supérieur d’économie à Moscou. La formule vient du prince Ouvarov, ministre de l’éducation sous Nicolas Ier.



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