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Trois générations de femmes suicidées du côté maternel, une famille paternelle anéantie par la guerre. En tissant l’histoire de sa lignée, Nicole Lapierre offre une leçon de savoir, mais aussi de vie : comment se soustraire à l’« hérédité du malheur » ?

Recensé : Nicole Lapierre, Sauve qui peut la vie, Paris, Seuil, 2015. 272 p., 17 €.

Sur la couverture du livre, la photo de famille, instantané échappé d’un album, se donne dans l’intimité d’une mémoire à partager et la proximité d’un instant palpitant qui, volé au temps, survit dans son immédiateté. Les mains dans les poches, bien droite dans ses chaussures d’enfant, le regard franc qui nous sourit, la fillette se tient là, de face, à notre hauteur, disponible ; prête à nous prendre la main pour nous emmener à l’aventure et nous raconter son histoire.

Cette image-seuil donne le ton, contient déjà le texte à venir, sa fraîcheur et sa vitalité, sa douce sincérité. À la fois porte d’entrée et entre-deux, ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors, elle est agent de transmission : l’intermédiaire qui donne accès à la vie personnelle de cette petite fille devenue socio-anthropologue, à son passé qui entremêle histoire commune et héritage familial. L’humble photographie de couverture ouvre ce Sauve qui peut la vie, texte tendre et hospitalier ; texte-demeure où l’on se plaît à séjourner.

Aux côtés de cette petite fille devenue mère puis grand-mère, directrice de recherche au CNRS en prise à une réflexion sur la différence, la mémoire et les identités, nous cheminons sur les lignes de fuite que sa vie a tracées. Cet héritage familial permet de mieux faire cause commune et d’affronter les maux contemporains.

Tracer sa ligne de fuite

Si j’envisage le récit de Nicole Lapierre comme un havre dans lequel il est agréable de se réfugier, il est également le point de départ de multiples chemins buissonniers favorisant l’« échappée parfois belle » (p. 9). Il est le « terrain d’aventures non balisé » [1] au cœur duquel l’auteur trace ses lignes de fuite.

« Nous devons inventer nos lignes de fuite si nous en sommes capables, et nous ne pouvons les inventer qu’en les traçant effectivement, dans la vie », affirment Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux [2]. C’est en effet dans la chair de l’expérience vécue que Nicole Lapierre inscrit son devenir de chercheuse, délimite ses champs d’étude à la croisée de la quête privée et de l’enquête savante – le changement de nom de son père (Lipsztejn devenu Lipstein, puis Lapierre, le Lipotin du temps de l’Occupation ayant été abandonné) résonne avec ses travaux sur les changements de nom à consonance étrangère [3]. L’expérience familiale de l’exil et de l’immigration prend place aux côtés des témoignages recueillis pour Le Silence de la mémoire [4] et les interrogations sur la judéité se poursuivent dans Causes communes [5].

Pour Deleuze et Guattari, dérouler sa ligne de fuite, c’est expérimenter, emprunter le libre chemin de l’émancipation pour se sentir vivre et mettre en mouvement les idées. Ainsi, à la croisée du roman familial parfois tragique, de la pudique confession autobiographique et de l’essai aux accents scientifiques, Nicole Lapierre se tient, elle aussi, au seuil des genres et des disciplines, assumant une hybridité salutaire et fortifiante qui témoigne d’une démarche conjuguant manière d’être et façon de penser.

Le récit intime du savoir

Au commencement, il y a la dissémination familiale : trois générations de femmes suicidées du côté maternel (Sarah la grand-mère, Gilberte la mère et Francine la sœur) et la perte d’une famille paternelle juive polonaise anéantie (assassinée ou exilée) dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale.

Deux motifs structurants, deux tracés qui s’esquissent dans les premières parties de l’ouvrage, prennent corps et se ramifient au fil des pages. Deux terribles matrices qui trouvent leurs pendants positifs dans la chaleur de la « néo-maison de famille » (p. 33) où l’auteure préside à de grandes tablées conviviales, puis dans l’éloge de la débrouillardise, de la solidarité et d’un dynamisme familial salvateurs.

La réflexion sur les tropismes familiaux s’élargit : l’héritage paternel inaugure une réflexion sur la figure de l’immigré, de la victime et de la mémoire juive. Les interrogations sur le suicide donnent lieu à des pages graves qui, dans les pas de Jean Améry, envisagent cet acte fatal comme l’expression d’un libre choix, le signe d’une liberté.

L’air de rien, Nicole Lapierre nous mène d’une interrogation à l’autre, élabore un subtil système de correspondances qui entrelace les contraires. Petit à petit, le propos se densifie : tressant le collectif et le privé, le personnel et le professionnel, sa trajectoire s’incarne, la cohérence de son existence s’expose enfin.

Habile dans l’alliage de la perception des sens et de l’intelligence, l’auteure butine çà et là, nourrissant son propos de multiples références, tout un patrimoine intime nourri à la littérature, à la poésie ou au cinéma, aux témoignages et aux mémoires, à la philosophie ou à la sociologie. Un exemple : la dramatique histoire de l’oncle paternel « inconnu », Mendel, patron de filature resté en Pologne, qu’elle ne connaît qu’à travers de rares photos envoyées à son frère Élie. Dès 1940, il est déporté dans le ghetto de Varsovie d’où, juste avant le soulèvement de 1943, il rejoint l’Armia Krajowa. Résistant obstiné, il meurt dans l’insurrection de Varsovie (août-octobre 1944), ne laissant que de maigres traces. Et Nicole Lapierre de faire dialoguer le destin de ce fantôme tragique avec le roman de Władysław Reymont, La Terre promise (1899), et à son adaptation par Andrzej Wajda, La Terre de la grande promesse (1974).

Par sa démarche originale, la sociologue s’impose comme l’héritière d’Edgar Morin. Son récit du savoir s’élabore sur une connaissance à la fois sensible et compréhensive, profondément inclusive, qui privilégie les entrelacs. Érigeant le comparatisme en un véritable humanisme, elle rejoint les thèses du théoricien de la Méthode qui fut son directeur de thèse, pour qui la complexité est « un tissu (complexus : ce qui est tissé ensemble) de constituants hétérogènes inséparablement associés » [6]. Questionnant la « logique des places qui garantit les hiérarchies et conforte les préjugés » (p. 189), son texte prend une épaisseur éthique et politique, s’affirmant par là comme un récit pour notre temps.

Refuser l’« identité du malheur »

À la lecture du titre rouge sur la photo d’enfance noire et blanche, on hésite un instant : Sauve qui peut la vie, que comprendre ? Une antithèse qui allie la débandade à l’élan vital, suggérant qu’il faut fuir la vie ? Retenons plutôt le côté exclamatoire d’une expression gorgée d’émotion, son injonction positive à sauver cela même qui constitue l’expérience de vie. Car Nicole Lapierre nous invite, dès l’introduction, à « résister au mauvais temps présent » (p. 11). Elle écrit en effet pour « bercer le souvenir » de ses chers disparus, soulignant leur vitalité, leur courage ou leur héroïsme, se soustrayant ainsi à l’« hérédité du malheur » (p. 169).

Confrontée à une mémoire familiale douloureuse et lacunaire, elle fait le « pari salvateur de l’ouverture, de l’engagement et du savoir », afin de cultiver une « mémoire en alerte » (p. 241), garante de savoir et de transmission. Si Nicole Lapierre s’attarde avec tendresse sur les figures du suicidé, de l’émigré ou de la victime, symboles d’altérité et d’étrangeté, c’est parce qu’elle refuse l’« identité du malheur » (p. 238) qui leur est accolée.

En ces temps de repli et de rejet, Nicole Lapierre contrarie la sinistrose ambiante. Elle valorise l’image de l’étranger, sa vaillance et son obstination, sa pressante volonté de se réinventer. L’étranger est celui qui traverse les frontières, offrant, de sa position distincte, une « vision dépaysée » du monde.

Pour citer cet article :

Adèle Cassigneul, « La vie sauvée », La Vie des idées , 14 décembre 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-vie-sauvee.html

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par Adèle Cassigneul , le 14 décembre 2015

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Notes

[1Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, Paris, Gallimard, 2006, p. 19.

[2Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2. Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 247.

[3Nicole Lapierre, Changer de nom, Paris, Stock, 1995.

[4Nicole Lapierre, Le Silence de la mémoire, Paris, Plon, 1989.

[5Nicole Lapierre, Causes communes. Des Juifs et des Noirs, Paris, Stock, 2011.

[6Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, 2005, p. 21.



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