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La mondialisation selon Alexandre le Grand

par Silvia Sebastiani , le 11 mars 2013

Domaine(s) : Histoire

Mots-clés : Lumières | commerce | empire | colonie

Toutes les versions de cet article :

Alexandre a une place à part dans la pensée des Lumières : comme le montre P. Briant, le dix-huitième siècle célèbre en lui moins le héros combattant que le conquérant qui a su étendre, par l’empire, les limites du monde connu, permettant ainsi le développement du commerce et l’accroissement des connaissances.

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Recensé : Pierre Briant, Alexandre des Lumières. Fragments d’histoire européenne, Paris, Gallimard, 2012, 748 p., 29 euros.
« Par la conquête qu’il fit de l’empire perse, il [Alexandre] changea, pour ainsi dire, la face du monde, et fit une grande révolution dans les affaires du Commerce. Il faut donc regarder cette conquête […] comme une nouvelle époque du Commerce ». (P.-D. Huet, Histoire du commerce et de la navigation des Anciens, Paris, 1716, XVII.1)

Dans son Histoire du commerce, remise à Colbert en 1667 sous la forme d’un rapport manuscrit, puis publié en 1716, l’érudit antiquaire Pierre-Daniel Huet lie étroitement la prospérité des royaumes avec le développement du commerce et de la navigation ; dans ce cadre, Alexandre le Grand acquiert un rôle central pour avoir uni les mers au sein de son empire, et devient un bienfaiteur pour l’humanité. L’ouvrage, traduit dans les principales langues européennes, eut un succès considérable, et la phrase mise ici en épigraphe fut reprise presque à la lettre par Montesquieu et par Voltaire. Pour les deux philosophes, bien plus connus que Huet, Alexandre avait accompli « une grande révolution » : il avait changé « la face du commerce » mondial. Au XVIIIe siècle, l’acception du terme « commerce » est très large, et désigne aussi bien l’échange économique et intellectuel que les relations (pacifiques) entre les États, les gens et les sexes ; il indique, en même temps, la condition la plus avancée du développement des sociétés. C’est dire l’importance du rôle que les Lumières attribuent au Macédonien.

Professeur au Collège de France et spécialiste de l’empire d’Alexandre, Pierre Briant s’est engagé avec son dernier ouvrage sur un terrain qui, à l’origine, n’était pas le sien : l’historiographie – ou plutôt les historiographies plurielles – des Lumières, ou d’un « long dix-huitième siècle », saisi entre 1675 et 1829. Par ce choix, il s’inscrit en faux vis-à-vis de l’historiographie traditionnelle, qui fait démarrer l’histoire d’Alexandre au XIXe siècle, avec la Geschichte Alexanders des Grossen (1833) de Johan Gustav Droysen. Pierre Briant ne montre pas seulement que l’Alexandre de Droysen présente « quelques ressemblances frappantes » avec celui de l’Esprit des lois (1748) de Montesquieu ; mais son enquête émet des doutes sérieux sur la place décisive qu’auraient occupée, dans la compréhension de cette période, les histoires de l’Antiquité rédigées dans les années 1820-40. Il en replace l’origine au siècle précédent. Ce faisant il indique en Arnaldo Momigliano la source de son inspiration : en marchant dans les pas de l’auteur des Problèmes d’historiographie ancienne et moderne (1977, trad. française, Paris, 1983) et des Fondations du savoir historique (1991), il s’engage également sur le chemin fécond qui relie l’Antiquité au XVIIIe siècle.

Les Alexandres des Lumières

Prendre l’histoire du commerce rédigée par un érudit de la fin du XVIIe siècle comme signal de l’intérêt des Lumières pour la figure d’Alexandre est doublement original. D’une part, ce choix invite à soulever la question des sources à partir desquelles penser les Lumières. D’autre part, il prouve que, au XVIIIe siècle, la figure d’Alexandre focalise des intérêts multiples. Pierre Briant montre comment ont contribué à la construction de l’Alexandre des Lumières des moralistes et précepteurs en quête de modèles d’héroïsme, mais surtout des philosophes et des historiens qui s’intéressent à la formation des empires, des cartographes et des géographes qui voient dans les conquêtes alexandrines un moment privilégié du développement des connaissances, ou des économistes qui lient la prospérité des États à l’essor du commerce et de la navigation. Face au nombre très limité des textes entièrement consacrées à Alexandre au XVIIIe siècle, l’auteur fait le choix de piocher dans un corpus extrêmement large, qui inclut les genres les plus disparates – y compris des comptes-rendus et traductions.

Le volume s’ouvre sur la première biographie moderne d’Alexandre, rédigée par Samuel Clarke, en 1665, dans l’Angleterre d’après la guerre civile et la décapitation de Charles I : le roi macédonien y apparait, comme l’expression de l’immodération et de la luxure, caractérisée par la soif de conquête, alors que, dans la période antérieure, au cours de laquelle le genre biographique s’était conformé au modèle antique des exempla, il figurait au rang des princes vertueux. Il se termine par l’évocation de la contribution érudite de Barthold Georg Niebuhr, qui exalte, dans une Prusse déchirée par la défaite d’Iéna, l’action unificatrice de la Grèce conduite par Philippe de Macédoine, et condamne l’œuvre de son fils Alexandre, incapable de consolider le royaume dont il avait hérité, lancé, comme il l’était, dans l’absurde conquête de l’Asie. Entre ces deux extrêmes chronologiques, Briant étudie le temps d’une critique historique qui construit l’image positive de l’Alexandre des Lumières, et relit à nouveaux frais les sources anciennes de cette histoire – qui sont par ailleurs toutes extrêmement tardives (Strabon, Quinte-Curce, Plutarque, Arrien). Briant montre notamment comment Quinte-Curce devient la cible polémique d’auteurs aussi différents que Bayle, Marmontel, Voltaire, ou l’érudit baron de Sainte-Croix, qui propose une analyse alternative, et presque opposée, à celle des philosophes, et à laquelle l’auteur consacre un important développement.

Alexandre des Lumières ne suit l’ordre chronologique qu’en partie. Il s’articule principalement autour de quatre questions, dont chacune éclaire le corpus de l’enquête selon des angles différents, mais qui, toutes ensemble, permettent de comprendre les raisons de l’intérêt suscité par un tel personnage au siècle des Lumières : « Genèse et affirmation d’une histoire critique » propose une réflexion sur le tournant historiographique des Lumières et le rôle de choix qu’y joua le Macédonien ; « Mort du héros. Naissance d’un conquérant-philosophe » examine les mutations du modèle qu’il offre à des sociétés européennes en expansion ; « Empires » étudie l’inflexion impérialiste d’Alexandre en fonction des empires modernes ; « Le sens de l’histoire », enfin, aborde le grand débat sur la philosophie de l’histoire, dont Alexandre constitue un bon laboratoire. Briant décrit ainsi un débat d’ampleur européenne, fait d’échos et emprunts, mais aussi de spécificités et de nuances locales, qui se révèle particulièrement riche en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne. A travers un regard transnational, c’est de l’histoire européenne que parle cet ouvrage (comme le suggère le sous-titre), au moment où l’Europe accélère une politique expansionniste, faite de rivalités croissantes. L’histoire d’Alexandre prend ainsi part – selon la thèse forte et originale du livre – à une réflexion coloniale globale et son image est construite comme l’incarnation des valeurs de l’Occident par opposition à celles de l’Orient. En d’autres termes, avec l’expédition d’Alexandre en Asie, l’Europe des Lumières discute en premier lieu de sa propre expansion impériale.

Les usages politiques d’Alexandre : le modèle colonial

Au centre du volume de Pierre Briant se trouvent « les usages politiques de l’histoire dans les liens établis et/ou imposés par l’Europe avec les autres mondes transformés en terre de conquête » (p. 14). Le dix-huitiémiste qui se plonge dans ce travail ne peut qu’être frappé par la grande capacité de l’auteur à contextualiser les débats des Lumières sur un double registre d’analyse, à la fois européen et national, et à en éclairer les enjeux politiques : dans l’articulation entre passé et présent, l’histoire devient un enjeu pour le présent. Les appropriations d’Alexandre changent par conséquent en fonction des priorités politiques et nationales du moment, en fonction aussi des intérêts savants que portent les dynamiques de conquête.

Histoire, géographie, astronomie, cartographie, commerce et navigation s’articulent ensemble autour de la conquête européenne du monde, au XVIIIe siècle. Puisqu’Alexandre avait ouvert l’Asie à l’Europe, il est aussi un explorateur, un géographe, selon la description qu’en fait le Surveyor General du Bengale, James Rennell, qui, dans son Memoir of a Map of Hindoostan (1783), voit en lui le condottière de « la première flotte européenne qui eût navigué dans les mers de l’Inde ». La géographie coloniale, comme des études récentes l’ont bien montré [1], est un élément constitutif de l’idéologie impériale : c’est pourquoi Alexandre devient « objet et sujet de l’histoire de la géographie, de la cartographie et des explorations » (p. 19) – un aspect particulièrement intéressant que ce livre rend visible. Puisque la nature de l’impérialisme européen se trouve au centre du débat des Lumières, la figure qui émerge ici est celle d’Alexandre « en modèle colonial ».

Selon la lecture proposée par Briant, Montesquieu marque un tournant dans l’historiographie d’Alexandre, que l’énorme succès de l’Esprit des lois sanctionne rapidement. Le roi macédonien est présenté par Montesquieu comme celui qui a ouvert la voie de l’Asie à l’Europe, en tissant des liens commerciaux à travers le Golfe persique, en rendant navigables les fleuves Tigre et Euphrate et en édifiant Alexandrie, définie dans les Pensées (n. 243) comme le « plus grand projet qui ait été conçu ». Alexandre n’est plus un héros combattant, mais il est un grand stratège qui a cherché à augmenter la production des terres annexes. Il a construit un empire, où règnent harmonie et prospérité : un monde pacifié par le commerce, et par ce qui peut être vu comme une première mondialisation. L’ouverture des routes de communication amène à l’ouverture des connaissances. Des populations qui jusqu’à là étaient aux marges sont intégrées dans le genre humain, grâce à l’œuvre de civilisation d’Alexandre. La sienne est une conquête réussie.

Voltaire, souvent critique féroce de Montesquieu, partage son jugement sur le Macédonien. Selon lui, Alexandre a accompli la mission que les Grecs lui avaient confiée : détruire la menace que la Perse pouvait représenter pour la civilisation grecque. Alexandre lui apparait comme un « grand homme » qui a fondé davantage de cités qu’il n’en a détruites, et, avec elles, des forteresses, des ports, des nouvelles colonies, établissant ainsi des entrepôts pour un commerce au long cours. Il est comparable à Pierre le Grand, tous les deux moteurs d’une conquête civilisatrice.

Alexandre joue aussi un rôle important dans l’histoire des grandes découvertes de William Robertson, historiographe royal de l’Écosse et chef de l’église presbytérienne d’Édimbourg. En particulier dans son histoire sur l’Inde ancienne, publiée en 1790-1, en plein expansionnisme de la Grande Bretagne en Inde, Robertson assume une position anti-impérialiste, défendant ce qu’il présente comme la civilisation la plus ancienne et la plus heureuse de l’antiquité. Robertson invite à prendre exemple sur Alexandre, qui n’a pas détruit les peuples conquis, mais en a respecté les mœurs et les coutumes : il devient ainsi un modèle de tolérance. Dans son sillage, John Gillies, son successeur dans la charge d’historiographe royal, arrive à faire d’Alexandre l’inspirateur du « plus grand système commercial jamais vu au monde ».

Pierre Briant montre comment l’historiographie d’Alexandre est étroitement liée, dans l’historiographie des Lumières, à celle de l’empire perse, considéré comme un empire dont l’histoire est « immobile ». Mais il fait plus, en soulignant les mécanismes de l’aller-retour permanent entre époque hellénistique et Lumières : au moment de l’expansion française en Égypte, russe en Asie Mineure, britannique en Inde, Alexandre offre une figure consensuelle de condottière rationnel, qui a su combiner domination politique de l’Orient et expansion commerciale. En ce sens, il est reconnu par les historiens du XVIIIe siècle comme celui qui, le premier, a su faire coïncider colonisation et civilisation, un programme politique dans le sillage duquel l’Europe coloniale entend s’inscrire.

En révélant les mécanismes par lesquels les sociétés européennes des Lumières font usage de leur passé, Pierre Briant enrichit la compréhension que les historiens ont eu jusqu’à présent des Lumières. La mobilisation d’Alexandre, au siècle de Montesquieu et de Robertson, ouvre la brèche d’une possible actualisation du binôme des Anciens et des Modernes. Anciens Grecs et modernes Européens partagent, grâce au conquérant venu de la Macédoine, un même rôle : celui de colonisateurs et de civilisateurs de l’Orient.

par Silvia Sebastiani , le 11 mars 2013


Pour citer cet article :

Silvia Sebastiani, « La mondialisation selon Alexandre le Grand », La Vie des idées, 11 mars 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-mondialisation-selon-Alexandre.html

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Notes

[1Voir, parmi d’autres, Kapil Raj, « La construction de l’empire de la géographie. L’odyssée des arpenteurs de Sa Très Gracieuse Majesté, la reine Victoria, en Asie centrale », Annales. Histoire, Sciences Sociales, a. 52, n. 5 (1997) : pp. 1153-1180 ; David N. Livingstone et Charles W. J. Withers, éds., Geography and Enlightenment, Chicago, University of Chicago Press, 1999 ; Miles Ogborn et Charles W.J. Withers, éds., Georgian Geographies : Essays on Space, Place and Landscape in the Eighteenth Century, Manchester, Manchester University Press, 2004 ; Charles W. J. Withers, Placing the Enlightenment : Thinking Geographically about the Age of Reason, Chicago, University of Chicago Press, 2007 ; Miles Ogborn, Indian Ink : Script and Print in the Making of the English East India Company, Chicago, Chicago University Press, 2007.


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