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La différence des sexes démêlée

À propos de : A. Fausto-Sterling, Corps en tous genres  : La dualité des sexes à l’épreuve de la science, La Découverte


Biologiste et militante féministe, Anne Fausto-Sterling mène depuis de nombreuses années une déconstruction de la différence des sexes. Cette œuvre dense et novatrice, enfin traduite en français, devenue une bible des études féministes de la biologie, n’a rien perdu de son caractère révolutionnaire.

Recensé : Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres  : La dualité des sexes à l’épreuve de la science, traduction d’Oristelle Bonis et de Françoise Bouillot, Éditions La Découverte, 2012. 390 p., 32 €.

Paru en anglais en 2000, Corps en tous genres nous fournit à la fois des clés conceptuelles et des exemples historiques précis pour argumenter contre toutes les théories du déterminisme biologique de la différence des sexes. Sa thèse principale en est « qu’apposer sur quelqu’un l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale. Le savoir scientifique peut nous aider à prendre cette décision, mais seules nos croyances sur le genre — et non la science — définissent le sexe » (p. 19). Une thèse que l’auteure étaye tout au long de l’ouvrage — dont chaque chapitre pourrait faire l’objet d’un livre à part — de la question de l’intersexuation (chapitres II, III et IV), à celle des études sur le cerveau (chapitre V) et à l’histoire des hormones dites « sexuelles » (chapitres VI, VII et VIII), montrant la façon dont la chimie devient sexuelle. Comment la culture devient une partie de la science ? est la question épistémologique qui traverse cette œuvre. Celle-ci réussit à démontrer que les faits scientifiques sur le corps sont produits par un processus liant à la fois la culture et la biologie.

Au delà de deux sexes

Le premier chapitre, en guise d’introduction, pose la problématique centrale du livre et les arguments centraux que l’auteure veut démontrer. Il s’agit de prouver, en s’appuyant essentiellement sur les cas d’intersexuation, que le sexe est loin d’être une donnée simple divisée en deux options exclusives : même pour le sexe et la sexualité « la différence est affaire de nuances » (p. 19), nuances que l’on a constamment essayé d’évacuer par une « police du sexe », aux ordres de la « politique du genre » (ibid.) agissant entre autres dans le monde sportif, afin de maintenir la bicatégorisation par sexe (il ne peut y avoir que des hommes et des femmes...).

Or, ce ne sont pas seulement les policiers du genre qui sont en cause. À maintes reprises, des féministes s’intéressant au sexe dit social ont laissé en l’état les notions mêmes de sexe et de sexualité. Les mettre en question permet de faire apparaître des processus de normalisation des corps, notamment à travers la médecine, pour garantir la frontière exclusive entre les deux sexes. L’existence des individus intersexués aide à déconstruire cette frontière en révélant son arbitraire et ses fondements sociaux et culturels. Car les critères qui guident les médecins dans l’assignation de sexe à un bébé intersexué sont avant tout les capacités reproductives (pour une assignation « fille »), et la taille du pénis pour les « garçons ».

C’est grâce à ce travail qui rend visible la situation des intersexués, dès 1993 avec la publication « The Five Sexes », avant même la naissance du premier mouvement aux Etats Unis (l’ISNA), que les féministes ont pu s’accaparer de ce symbole de la politique du genre qui impose la binarité normative. Depuis les années 1990, les rapports de genre se transforment et transforment également la manière dont on conçoit la nature. En effet, « nous passons d’une ère de dimorphisme à une ère de variété au delà du chiffre deux » (p. 101).

Un autre outil fort à la déconstruction des prétendues « vérités » biologiques est l’historicisation des catégories du désir et l’apparition européenne relativement récente de la séparation entre individus homo- et hétérosexuels, débats et travaux qui sont ici synthétisés par l’auteure. La position critique ici n’est pas de prêcher un constructivisme relativiste, mais au contraire d’essayer de dépasser les dichotomies habituelles entre nature et culture, sexe et genre, réel et construit (les « dyades » de l’ouvrage), pour arguer que la sexualité est un fait somatique créé par un effet culturel puisque nos corps se construisent en se développant et en incorporant nos expériences vécues. En réalité, « le dualisme Sexe/Genre limite l’analyse féministe » (p. 40), parce qu’on garde la division réel/construit qui rend impossible une analyse socio-culturelle du corps. Les processus de développement et le passage nature/culture sont donc continus, et non pas dichotomiques (déterminisme biologique vs. influence de l’environnement), réflexion illustrée — comme dans maintes occasions heureuses dans l’ouvrage — par un dessin, un schéma métaphorique : la bande de Moebius.

Les chapitres II, III et IV retracent en détail l’histoire de l’intersexuation (appelée longtemps « hermaphrodisme »), de l’antiquité grecque au XXe siècle, pour infirmer l’idée qu’il n’existerait que deux sexes, et montrer que cette quasi-évidence est en réalité une idée culturelle euro-américaine et qu’il faudrait plutôt penser en termes de continuum sexuel ou de système pluripartite. Remettre en cause la conception du sexe ébranle l’un des éléments les plus solides de l’organisation sociale de la modernité. C’est pour cela que ces sociétés croient nécessaire de « corriger » les individus qui ne correspondent pas à l’idéal binaire homme/femme pour les rendre invisibles par la chirurgie et l’administration d’hormones.

En effet, depuis environ les années 1930, de nouvelles possibilités médicales s’affirment : supprimer chirurgicalement et hormonalement l’intersexualité ce que l’auteure appelle « l’âge de la conversion ». Le présupposé selon lequel il ne doit y avoir que deux sexes justifie la gestion médicale moderne des naissances intersexuées. En effet, depuis les années 1950, face au nouveau-né intersexué (environ 1,7 % des naissances selon Fausto-Sterling, chiffre sur lequel personne ne s’entend),les médecins, suivant les travaux du psychologue américain John Money et ses collègues (John et Joan Hampson), commencent à considérer que les éléments biologiques ne déterminent pas automatiquement le rôle de genre d’un enfant. C’est justement là, dans les laboratoires de psychologie des intersexués et transsexuels aux États-Unis, qu’est né le terme de genre, sans pourtant mettre en cause l’existence de seulement deux sexes. On voit dès lors se développer une uniformité dans l’approche et le traitement médical, le pédiatre apparaissant comme un sauveur pour prendre en charge le « problème » et proposer une vie « normale » le plus tôt possible à un enfant qui a une « anomalie », en effaçant de plus en plus l’idée d’une ambiguïté sexuelle possible.

Ces dernières décennies voient donc s’imposer des techniques de détection et de « correction » prénatales comme postnatales (on peut par exemple administrer à une femme enceinte une hormone qui vise à stopper la « virilisation » du fœtus dit féminin). Les médecins décrètent l’état d’urgence médicale et estiment devoir décider de l’intention de la nature en choisissant un sexe : on regarde les chromosomes, les gonades et les organes génitaux externes, et on essaie de prédire le développement ultérieur des organes génitaux (à la puberté...) selon des critères génétiques, mais aussi sociaux : préserver la fertilité, avoir un petit clitoris et un vagin ou pouvoir uriner debout, avoir un pénis de taille suffisante pour une pénétration vaginale (à la naissance, un bébé ayant un phallus de moins de 2cm est assigné au féminin).

Imposer une chirurgie génitale précoce (vaginoplastie, clitorectomie, phalloplastie etc.) pour une clarté anatomique est surtout importante pour les parents, pour croire à l’identité de genre de leur enfant. Auparavant, on cachait longtemps les informations aux patients dans une ambiance de secret qui s’est révélée désastreuse pour les individus.

Dans ce contexte, lorsque A. Fausto-Sterling a proposé, en 1993, un modèle de cinq sexes, il s’agissait d’une provocation et d’une plaisanterie qui a pourtant donné lieu à une controverse d’une grande ampleur : les résistances s’organisaient, tandis que les mouvements de personnes intersexes se développaient dans le monde entier. Son but était en réalité de remettre en cause les pratiques « de mutilation génitale » (p.104) sur les intersexués qui ne font que nuire aux individus. La chirurgie précoce cause en effet de grosses cicatrices, les multiples opérations suppriment souvent la possibilité d’orgasme, et ont un impact psychologique traumatisant. Ainsi, « le désir de la médecine de créer de bons organes génitaux pour empêcher la souffrance psychologique ne fait en somme que contribuer à celle-ci » (p.112).

Le sexe du cerveau

Le cinquième chapitre ouvre sur une autre critique de la science biologique, celle qui s’efforce de démontrer la différence sexuelle des cerveaux. A. Fausto-Sterling mène pour cela une étude méticuleuse des résultats scientifiques sur le fonctionnement cérébral et notamment l’histoire des débats autour du corps calleux (le paquet de fibres nerveuses qui relie les deux hémisphères du cerveau). La polémique éclate d’abord en 1992 avec une vague d’articles sur les « différences de genre et le cerveau » qui prétendent que les femmes auraient un corps calleux plus gros que les hommes. Cette différence serait le fondement de l’intuition féminine, opposée à la capacité masculine pour les tâches visio-spatiales. Dans la même veine, certaines études affirmaient que les hommes hétéro- et homosexuels diffèreraient aussi dans leurs capacités cognitives. Le corps calleux régulerait finalement chaque aspect du comportement humain : compétence, identité, préférence sexuelle etc.

L’auteure montre en quoi ces études, considérées comme sérieuses, sont en réalité fondées sur une idéologie. Par l’analyse approfondie des travaux scientifiques sur les différences selon le sexe, elle pose également des questions méthodologiques sur l’étude d’une différence relative, et montre qu’il n’y a toujours pas de consensus dans le champ scientifique lui-même : « les questions qu’étudient les chercheurs, leurs méthodologies et leurs associations avec d’autres ‘communautés persuasives’ reflètent toutes des présupposés culturels sur la signification du sujet étudié — en l’occurrence celle de la masculinité et de la féminité » (p. 167).

Comment les hormones prennent un genre

Les deux chapitres suivants se focalisent sur un autre domaine scientifique où la complexité du sexe fait douter de sa stabilité : les hormones. Comme dans les chapitres précédents, on peut lire une synthèse historique sur l’émergence des substances internes qu’on a décidé d’appeler hormones sexuelles au début du XXe siècle, alors qu’elles sont essentielles chez tous les individus et pour le corps tout entier. Cet âge d’or de l’endocrinologie, dans l’entre-deux-guerres, est retracé ici en détail pour illustrer la façon dont la chimie « imprègne le corps, de la tête aux pieds, de significations genrées » (p. 171). Elle montre les processus par lesquels un travail de recherche scientifique, ici autour des hormones, se lie historiquement à des enjeux politiques, autour de l’émancipation des femmes et des homosexuels : « les hormones, représentées sur le papier comme des formules chimiques neutres, allaient devenir des actrices majeures de la politique moderne du genre » (p. 196) où s’impliquent réformateurs, eugénistes, sexologues, médecins et féministes.

Ainsi, on cherchait à expliquer le comportement des suffragettes ou l’homosexualité par les substances hormonales du sexe conçu comme opposé. La naturalisation de la différence des sexes et de leur opposition prend un nouveau visage — celui de la chimie des gonades sexuelles. Ce changement n’allait pourtant pas de soi. Il fallait d’abord les purifier (isoler les substances), les mesurer, les standardiser (en lien avec les intérêts de l’industrie pharmaceutique), et enfin les nommer : c’est seulement dans les années 1930 qu’on commence à parler d’androgènes (« qui sert à créer l’homme ») et d’œstrogènes (en association avec la fonction reproductive), un choix évidemment social et politique.

Pourquoi ne pas les avoir appelés simplement « hormones stéroïdes » ? les considérer comme sexuelles est un obstacle épistémologique car on n’englobe pas ainsi toute leur action. C’est par « loyauté envers le système à deux genres » que certains refusent alors les preuves contre la dichotomie entre deux types d’hormones. De ce point de vue, le travail de Fausto-Sterling n’opère pas seulement une déconstruction et une critique, mais donne des outils, propose des solutions pour une nouvelle approche de la biologie qui laisse derrière elle le paradigme du dimorphisme sexuel.

Le dernier chapitre (IX), qui commence par un retour sur le parcours personnel de l’auteure, conclut l’ouvrage en déconstruisant encore scientifiquement les théories plus contemporaines prétendant trouver dans les gènes ou dans le cerveau le fondement si recherché de la différence des sexes et de sexualité. La plasticité du cerveau (qui se modifie suite à des interactions) mais aussi des organes génitaux, nous prouve que « l’environnement et le corps coproduisent le comportement » (p. 271). Le comportement genré et sa matérialisation sont donc le résultat de développements psychologique et physique dynamiques, des processus d’apprentissage et de socialisation qui commencent très tôt et donnent ainsi l’impression d’être la conséquence de prédispositions innées.

Ce travail illustre ainsi la force d’une perspective interdisciplinaire, issus d’une multiplicité d’expériences parfois contradictoires. Parlant depuis une double position, interne au champ scientifique (ici la biologie) et externe, à l’aide des outils des sciences sociales et des théories féministes, A. Fausto-Sterling ne caricature pas la production scientifique, elle en révèle les failles et les contradictions. Elle assume également une position quasi prophétique, révolutionnaire — pour un nouvel ordre du monde. L’« utopie multigenrée » (p. 134) de l’auteure, encore d’actualité, consiste en un « avenir où notre connaissance du corps nous aura conduits à résister à la surveillance médicale, où la science médicale aura été mise au service de la variabilité du genre, et où les genres se seront multipliés au-delà des limites actuellement imaginables » (p. 121) et ainsi, la notion même de différence de genre sera rendu impertinente. Mais la science est difficile à modifier car tout y est lié comme des nœuds de macramé : on peut pas défaire un seul nœud au milieu sans d’abord défaire tous les autres.

Aller plus loin

Les références bibliographiques sont extrêmement riches. Il est regrettable néanmoins que la bibliographie détaillée n’ait pas été jointe à l’ouvrage lui-même (elle est disponible en ligne).

Pour citer cet article :

Michal Raz, « La différence des sexes démêlée », La Vie des idées , 27 juin 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-difference-des-sexes-demelee.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

par Michal Raz , le 27 juin 2013

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