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Les écrivains se sont souvent inspirés de faits divers, pour mieux comprendre leur société ou descendre dans les tréfonds de l’âme humaine. Ici, une romancière s’empare de l’affaire Violette Nozière, empoisonneuse parricide en 1933, pour en faire une compagne de vie, une héroïne, une énigme, actrice et autrice de sa propre vie. Rencontre entre l’écrivain et son personnage.

Recensé : Raphaëlle Riol, ultra Violette, La Brune au Rouergue, 2015, 190 p., 18 €.

La matière de nombre de fictions littéraires est faite d’histoires vraies. Parmi celles-ci sont les faits divers, qui, depuis que la presse s’en est emparée, ont inspiré les romanciers. Mais que fait la littérature avec ce matériau premier ? Que deviennent les héros de fait divers quand la littérature se les approprie ?

Crime et littérature

Des romanciers ont inventé leurs héros en s’inspirant de criminels réels, sans que le fait divers initial n’apparaisse dans le récit : ainsi, Stendhal pour Julien Sorel, à partir du crime obscur du séminariste Berthet (Le Rouge et le Noir, 1830), ou pour Valbayre, à partir de l’assassin-poète Lacenaire (Lamiel, 1889) ; de même Mauriac, pour Thérèse Desqueyroux, s’est inspiré d’une empoisonneuse bordelaise dont il a suivi l’affaire dans les journaux (Thérèse Desqueyroux, 1927).

D’autres écrivains ont choisi de faire d’un fait divers la matière de leur œuvre pour en proposer une autre lecture : quelques mois après le parricide commis par Violette Nozière, en août 1933, les surréalistes ont fait paraître un recueil poétique en forme d’hommage à la jeune criminelle, qui déconstruit l’intertexte médiatique pour proposer une nouvelle intrigue, sur la base d’une nouvelle chaîne causale : la sexualité libre de la jeune fille, loin d’être à l’origine de son crime, a été l’instrument d’une libération qui s’est accomplie dans le parricide (Violette Nozières, 1933).

Faire émerger un sens caché du crime en l’articulant à la critique sociale est une autre voie possible, empruntée par Genet dans Les Bonnes, à partir du crime commis par les sœurs Papin en 1933. Cette dimension est très présente dans la fiction contemporaine qui, refusant l’exploitation romanesque du fait divers, s’attache à mettre en évidence l’inaudible comme ressort caché de l’acte criminel, ainsi chez Bon ou chez Sallenave.

Le roman de Raphaëlle Riol se démarque de ces modalités d’appropriation littéraire du fait divers. L’auteure n’invente pas un personnage criminel à partir d’un fait divers : l’héroïne d’ultra Violette est bien la Violette Nozière qui a empoisonné ses parents (sa mère a survécu au drame, mais pas son père) et qui est devenue l’héroïne d’un des faits divers les plus sensationnels de l’entre-deux-guerres. Elle n’ambitionne pas non plus d’interroger le fait divers autrement que n’ont fait les journalistes du temps, en soulignant sa résonance sociale ou en faisant entendre la parole impossible à l’origine du crime. Quel est donc l’objet de son livre ?

« Un personnage, ça vit »

Interrogeant la création romanesque, ultra Violette est le récit d’une expérience, qui consiste pour un auteur à ressusciter un personnage et à vivre avec, lui le temps d’un livre qui s’écrit. Le personnage mis en scène n’est donc pas un personnage historique, mais un personnage littéraire, l’objectif étant de « réhabiliter Violette dans son statut de personnage littéraire ». Ce personnage littéraire n’est pas, affirme l’auteure, un « personnage de papier ». « Un personnage, ça vit. Ça vous suit. Partout. Ça suscite des bonheurs, ça vous crée des soucis, ça vous fait partager les siens. Ça vous change une existence ».

Le roman raconte cette vie partagée entre un auteur et un personnage présent sur le mode spectral. On lira donc la cohabitation dans le deux-pièces parisien de l’auteur, qui rappelle celui où habitait Violette Nozière, rue de Madagascar dans le 12e arrondissement, les pérégrinations rive gauche sur les traces des cafés où la jeune fille traînait naguère, l’achat d’une paire de chaussures ou d’un maquillage, car Violette Nozière était coquette et consumériste.

Dans la première partie du roman (« Violette face A »), le récit de ce compagnonnage se fait évocation de la vie de Violette Nozière, nourrie des recherches que Raphaëlle Riol a faites, en se plongeant dans les archives et la presse de l’époque. Au fil des allers-retours entre le passé et le présent, d’un jeu d’échos entre la vie du personnage et la vie de l’auteure – ainsi les amours de Violette Nozière sont l’occasion d’évoquer une rupture difficile vécue par l’auteure –, émerge le portrait d’une jeune fille qui étouffe dans une famille médiocre, qui s’ennuie et rêve d’une autre vie, qui cherche l’amour et dont le « désir légitime de vivre plus fort » butte sans cesse sur la « Réalité » qu’elle rêve de tuer.

La narration alterne récit à la deuxième personne, l’auteur s’adressant au fantôme qui l’accompagne en lui racontant sa vie, et récit à la troisième personne, quand l’auteure expose sa relation avec le personnage qui l’envahit, l’obsède et la manipule.

Le mystérieux ami

Inviter ainsi son personnage à sa table d’écrivain est risqué. Le personnage, en effet, a des attentes que l’auteure craint de décevoir, il formule des exigences, réclame son autonomie et le désaccord pointe. Celui-ci cristallise autour de la question de l’écriture de la fin de l’histoire, prélude à la fin de la relation qui verra l’auteure raccompagner son personnage rue de Madagascar.

La seconde partie du livre (« Violette face B ») est construite en forme de jeu de pistes. Elle prend appui sur les faits : ayant été condamnée à mort en 1934, à une époque où les femmes n’étaient plus guillotinées, Violette Nozière a vu sa peine commuée, au lendemain de sa condamnation, en travaux forcés à perpétuité, puis elle a bénéficié d’une remise de peine (douze ans de travaux forcés), si bien qu’elle a été libérée en 1945.

Le 29 août 1945, elle quitte la maison centrale de Rennes. On entend, raconte l’auteure, une voiture qui s’approche de la porte de la prison. Qui la conduit ? Qui est venu chercher Violette Nozière à sa sortie de prison ? L’auteure s’engage à dévoiler l’identité de ce mystérieux personnage à la fin du roman. Mais auparavant, elle explore plusieurs pistes (un journaliste de Police-magazine, la vendeuse du magasin de fourrures des grands boulevards où Violette avait acheté une paire de renards en août 1933, son avocat, Me de Vésinne-Larue, si dévoué à sa cause, Éluard qui avait participé avec ses amis surréalistes au recueil poétique, etc.).

Ces pistes sont tour à tour proposées au personnage qui, à chaque fois, les refuse. Et c’est finalement Violette Nozière qui exigera d’écrire elle-même la fin de l’histoire, une fin conforme au dénouement de l’affaire, puisque la parricide a effectivement refait sa vie après sa libération avec le fils du greffier de la prison qu’elle a épousé et dont elle a eu cinq enfants. « Une vulgaire happy end » que ne souhaitait pas l’auteure, qui refusait de voir son personnage « se coucher au pied de l’ennemi : la Réalité ». Mais son personnage a eu raison de l’auteure.

Histoire et fiction (suite)

Dans la mesure où le fait divers n’est pas seulement un matériau pour écrivain, mais aussi un objet d’histoire, la lecture d’ultra Violette interpelle les historiens. D’abord, ce roman constitue en lui-même un matériau pour la recherche historique, soucieuse de reconstituer les débats sociaux et les interprétations diverses dont les affaires judiciaires ont fait l’objet en leur temps, mais aussi de rendre compte des appropriations successives qu’elles ont suscitées et de la construction légendaire des figures criminelles : le livre appartient à l’histoire de la construction du mythe de Violette Nozière.

Mais, de manière plus intéressante, le roman de Raphaëlle Riol invite à la réflexion par la façon dont il interroge l’écriture d’un fait divers. Précisons. L’apport historique d’ultra Violette est faible, dans la mesure où il ne permet pas de mieux comprendre le parricide de Violette Nozière et de saisir les raisons du retentissement de l’affaire. On pourrait même dire que, loin d’interroger autrement que les contemporains de Violette Nozière ne l’ont fait son geste criminel, il reconduit les représentations du temps (la coquette dépravée et mythomane), plus ou moins relues à l’aune du film de Chabrol (1978) qui peignait une jeune fille étouffant dans une famille petite bourgeoise étriquée, et il produit une évocation attendue du Paris des années 1930.

Sur un point essentiel de l’affaire, capable de renouveler la lecture du fait divers – les accusations d’inceste portées par la jeune fille à l’encontre de son père pour expliquer son crime –, l’auteur suspend son jugement. C’est que le « pacte de rencontre » entre l’auteure et le personnage est scellé « par le fait, écrit Raphaëlle Riol, que la vérité de son acte ne m’intéressait pas » ; « n’étant ni flic ni historienne, la vérité, je m’en fichais ». Ce parti pris de la fiction interdit donc de juger ultra Violette à l’aune d’une vérité historique posée ici comme hors de propos. De telles affirmations paraissent congédier avec force l’idée que ce livre puisse intéresser l’historien. La discipline historique s’est constituée sur le partage entre histoire et fiction : tandis que le romancier invente et fait ce qu’il veut avec son personnage, l’historien est tenu de produire un discours vrai et vérifiable.

Il n’en reste pas moins que le débat entre histoire et fiction traverse toute l’histoire de l’histoire et qu’il a pris une vigueur nouvelle depuis les années 1970. Car, si le rejet de la fiction en tant qu’énoncé contraire à la vérité fait l’objet d’un consensus, la réflexion sur l’écriture historique trouve utilement à se nourrir de la réflexion sur la fiction en tant que narration.

Aujourd’hui, les historiens s’emploient à inventer de nouvelles manières de raconter, à expérimenter une écriture plus libre et plus réflexive, pensant ensemble la dimension narrative et la scientificité de l’histoire. Ils recourent notamment à un « je de méthode » qui permet de déployer un raisonnement, d’exposer ses hypothèses et les raisons de les retenir ou de les écarter, de rendre compte d’un cheminement à la fois personnel et scientifique, ce « je de méthode » défendu par Ivan Jablonka dans un livre récent invitant justement à penser des formes nouvelles d’écriture entre sciences sociales et littérature [1]. C’est pourquoi, me semble-t-il, les historiens peuvent tirer profit de la lecture du roman de Raphaëlle Riol.

L’historien qui a travaillé plusieurs années sur un personnage historique peut-il ne pas se reconnaître dans ce compagnonnage obsédant entre auteur et personnage, dans ce dialogue où hypothèses et interprétations sont testées ? En tout cas, il m’a parlé, à moi qui ai consacré à Violette Nozière une partie de ma vie scientifique [2], de même que m’a intéressée l’idée de proposer successivement différentes pistes possibles, même si leur pertinence me paraît discutable eu égard aux enjeux historiques de l’affaire Nozière.

Par les possibilités d’écriture qu’il explore et par la méditation qu’il ouvre sur les fantômes de l’histoire et leurs effets sur l’historien, ultra Violette invite à la réflexion sur les liens féconds entre histoire et littérature, entre écriture et vérité.

Pour citer cet article :

Anne-Emmanuelle Demartini, « La criminelle Violette », La Vie des idées , 28 mai 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-criminelle-Violette.html

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par Anne-Emmanuelle Demartini , le 28 mai 2015

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Notes

[1Ivan Jablonka, L’histoire est une littérature contemporaine, Seuil, 2014.

[2Anne-Emmanuelle Demartini, Violette Nozière. Crime et imaginaire social dans la France des années trente, mémoire inédit d’HDR, université Paris 1, 2014.



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