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Essais & débats Politique

La campagne américaine vue du Wisconsin


L’Etat du Wisconsin est une terre de contrastes politiques qui offre un condensé des affrontements nationaux entre républicains et démocrates. Parfois jusqu’à la caricature.

Le Wisconsin ressemble à l’Amérique. L’Etat est capable du pire comme du meilleur. Les principales villes, Madison et Milwaukee, ont vu s’épanouir des réformateurs qui ont été les chantres des réformes sociales et politiques tout au long du XXe siècle. La célèbre « idée du Wisconsin », proposée par les économistes de l’université de Madison, a été à l’origine du New Deal de Franklin Roosevelt dans les années 1930. Mais le Wisconsin, c’est également une succession de petites villes à l’humeur très conservatrice. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les électeurs y soutenaient Joseph McCarthy, dont la chasse aux communistes constitue encore l’un des épisodes les plus sombres du XXe siècle achevé. Qu’en est-il aujourd’hui, à un an à peine des élections de 2008 ? Le moins que l’on puisse observer, c’est la polarisation extrême de l’électorat, en plein doute de part et d’autre.

A Madison, une « college town » par excellence, l’heure est à la revendication. La ville ne déroge pas à son passé militant. Les rues autour de l’université sont remplies d’affiches hostiles à Dick Cheney (Impeach Cheney) et à ses projets d’intervention en Iran. Dans la pizzeria locale, Uno, les conversations sur l’élection vont bon train. La serveuse qui vient du Texas confie son dégoût de George Bush et de sa clique. A Madison, elle a découvert les choses simples comme marcher dans les rues, se préoccuper de la nature et s’occuper des autres ! Sa plus grande fierté reste d’avoir fait disparaître son accent sudiste (southern draw). La campagne motive les ardeurs étudiantes. De passage sur le campus le mois précédent, Barack Obama a fait forte impression. « Je lui ai serré la main », se souvient, encore émue, une jeune étudiante en sociologie. Hillary Clinton suscite des réserves, y compris chez les plus âgés. Le débat entre les candidats démocrates à Las Vegas confirme le malaise. Hillary donne à tous l’impression de naviguer à vue, au gré des sondages et des études d’opinion. Pendant le débat, la question de la couverture médicale occupe une place importante. Les médias ne cessent de se faire l’écho des ravages des faiblesses du système, qui compte quarante millions de personnes sans aucune forme de protection sociale. Les réponses des candidats demeurent floues. Hillary Clinton promet d’améliorer le système sans créer une bureaucratie inutile. La mesure, pour le moins paradoxale, laisse sceptique. « Cela sera un candidat par défaut », estime, déjà résigné, un universitaire.

A McFarland, la résignation n’est pas de mise. La petite bourgade a largement voté Bush. Dans l’Eglise catholique, l’heure n’est pas à la contrition. On célèbre en ce jour Veterans Day. Devant une assistance exclusivement blanche, le prêtre rappelle l’engagement des troupes et évoque la Guerre de Corée. Dans un bar local, alors que Larry the Cable Guy (un comique comparable à Bigard) passe à la télévision, l’enlisement suscite parfois une déception. « Je suis inquiète mais ne je ne voterai pas démocrate », confie une vieille dame. Pourtant issue d’une famille démocrate, elle a changé son vote après la légalisation de l’avortement en 1973. « Les démocrates sont trop laxistes », explique-t-elle sans aucun regret. Ancien militaire dans la Marine, ancien ouvrier du bâtiment, son mari partage ce point de vue. Sa seule crainte ? Que le favori du côté républicain, Rudy Giuliani, ne durcisse pas son discours sur les questions morales et sociétales. L’ancien maire de New York est jugé trop laxiste par nombre de conservateurs locaux. A leurs yeux, les candidatures démocrates sont déplorables. Hillary suscite une haine encore plus grande que son mari. Et Barack Obama passe mal en ces terres qui n’ont accepté l’intégration raciale que du bout des lèvres. Pendant la discussion, les rires sont francs à l’écoute des blagues graveleuses, à la limite du racisme et de l’homophobie, de Larry the Cable Guy.

Ailleurs dans l’Etat, la polarisation est similaire, même si on trouve encore des indécis, ces fameux « swig voters » qui font l’élection, estiment les politistes. Ce couple de Green Bay, la troisième vile de l’Etat, a voté Clinton à deux reprises en 1992 et 1996, puis Bush en 2000 et 2004. « Déçus à chaque fois », ils ne savent pas pour qui voter. Obama a leur faveur car il est conservateur sur les questions morales. Hillary Clinton incarne tout ce qu’ils détestent : une figure de l’establishment, totalement déconnectée de la réalité américaine. Un chauffeur de taxi rompt la monotonie de ces critiques un rien répétitives. Il vient du Nicaragua, adore la France et son régime social. Il n’aime pas « Sirkozy » mais aurait bien voté pour Ségolène Royal. Il est solidaire des grévistes en France. Les Etats-Unis l’ont déçu. Il ne croit pas que l’élection va changer sa vie car personne ne parle du droit de grève, des conditions de travail et des droits des nouveaux immigrants. Dans la nuit étoilée du Wisconsin, il parle de sa famille, des bombardements au Nicaragua et des factures qui s’accumulent. A la radio, une publicité loue les mérites de Larry the Cable Guy, qui vient d’être élu comique de l’année.

Pour citer cet article :

Romain Huret, « La campagne américaine vue du Wisconsin », La Vie des idées , 7 décembre 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-campagne-americaine-vue-du.html

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par Romain Huret , le 7 décembre 2007



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