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L’éthique en situation

À propos de : M. Marzano, L’éthique appliquée, PUF.


L’éthique appliquée, plutôt qu’une application de théories morales, est selon Michela Marzano une théorisation de pratiques et de problèmes éthiques concrets. Ce qui exige d’elle une ouverture à la fois à l’histoire de la philosophie et aux savoirs positifs des sciences humaines.

Recensé : Michela Marzano, L’éthique appliquée, Paris, PUF, Collection Que sais-je ? 2008. 128 p., 8€.

D’une plume aisée, sur un rythme soutenu, Michela Marzano nous fait découvrir le champ de ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler « l’éthique appliquée ». La tâche est ardue, car cette découverte doit tenir dans l’espace étroit d’un Que sais-je ? L’ouvrage se structure en 7 chapitres. Les deux premiers constituent une forme d’entrée en matière, à la fois historique et théorique. Les cinq chapitres suivants abordent, selon le choix de l’auteur, quelques-unes des thématiques principales travaillées dans ce champ : la mort, abordée sous l’angle des débats relatifs à l’euthanasie ; l’environnement (la nature et les animaux), envisagé sous l’angle de sa protection ; les relations internationales, analysée au prisme de la question du respect des droits de l’homme et de la notion de « guerre juste » ; la liberté sexuelle, sujet cher à Michela Marzano ; et enfin, le problème de la responsabilité sociale des entreprises.

Le milieu philosophique français commence tout juste à se familiariser avec l’idée d’éthique appliquée et de sa pratique. Le département de philosophie de l’Université de Paris 1 – Sorbonne est le seul à accueillir un poste de Professeur sous cet intitulé. Catherine Larrère l’occupe, et y développe sa recherche et son enseignement en philosophie politique et morale, un pied dans la pensée du XVIIIe siècle, et singulièrement dans l’œuvre de Montesquieu, un autre dans la réflexion sur l’éthique de l’environnement et les nano-technologies. Il faut dire que l’expression même d’« éthique appliquée » prend sens par rapport à la tradition analytique anglo-saxonne. Comme le rappelle Michela Marzano, l’expression apparaît dans les années 1960 aux États-Unis dans le cadre d’une évolution interne à cette tradition ou dans un mouvement critique par rapport à elle : à partir de cette époque, les questions dites d’« éthique substantielle » ou « méta-éthiques », « qui avaient pour objet de réfléchir à la portée épistémologique et à la structure langagière des discours éthiques » (p. 3) ne sont plus systématiquement privilégiées. D’autres questions apparaissent et se font une place au royaume de la philosophie anglo-saxonne, relatives au développement croissant de la technique et aux implications morales (tant pour l’individu que pour la collectivité) des découvertes scientifiques. Pour le dire simplement, l’idée d’une application de la pensée éthique (à telle ou telle question particulière) provient du fait que l’on part d’un mouvement de réflexion dominé par des problèmes délibérément définis comme strictement formels ou théoriques.

Une fois que l’on s’intéresse aux questions abordées par « l’éthique appliquée » – faut-il protéger les animaux comme l’on protège les hommes ? La nature dans sa diversité a-t-elle des droits ? Peut-on donner suite à la demande de laisser mourir d’un patient ?, etc. –, on se rend compte que le champ recouvert par elle renvoie en fait à une pratique de la philosophie développée sous de multiples formes depuis fort longtemps. La spécificité de ce champ, s’il en est une, n’est donc pas de s’intéresser à des problèmes concrets : ce à quoi la philosophie, comme le démontre amplement son histoire, n’a jamais répugné. Michela Marzano le souligne : « Dès l’Antiquité, en effet, les grands auteurs s’intéressent aux questions pratiques. Platon n’hésite pas à analyser les problèmes du suicide ou encore de la meilleure façon de gouverner la Cité. Les philosophes chrétiens, comme saint Augustin et saint Thomas, abordent avec soin des questions d’éthique appliquée, parmi lesquelles, par exemple celle de la guerre juste. Des auteurs comme Hume, Bentham et Mill s’expriment sur le suicide, sur la peine capitale, sur la liberté d’expression ou sur l’émancipation des femmes » (p. 4). Peut-être l’éthique appliquée se consacre-t-elle de façon particulière et originale à des problèmes concrets, mais cela reste à démontrer.

Intéressons-nous plus avant à cet aspect. Selon Michela Marzano, l’éthique appliquée ne consiste pas à appliquer des « théories morales préétablies à des objets différents » (p. 4). Il convient plutôt de la concevoir comme une pratique d’élaboration théorique à la lumière des questions suscitées par telle ou telle pratique sociale. De ce fait, la compréhension du contexte dans lequel les questions surgissent est essentielle, a fortiori lorsqu’il s’agit ensuite de « proposer des accords sur les stratégies à mener qui soient reconnus par un maximum de personnes » (p. 5). Par ailleurs, M. Marzano insiste sur la « transdisciplinarité » au sens où l’éthique appliquée unit la recherche « fondamentale » et la recherche « pratique ».

La lecture des chapitres suivants permet de voir comment cette conception de l’éthique appliquée est mise en œuvre. M. Marzano rappelle d’abord combien l’interrogation philosophique sur des problèmes moraux concrets est ancrée dans sa tradition la plus ancienne. Elle se promène à grands pas dans cette tradition, évoquant Aristote, Kant et l’utilitarisme, selon un ordre fondé sur la question de la poursuite du bonheur et de son statut dans la philosophie morale. Ainsi, Aristote puis les utilitaristes sont d’abord présentés comme nourrissant une même ligne de réflexion, contre Kant, selon lequel « l’action morale est toujours le fruit de la reconnaissance d’une contrainte qui s’impose indépendamment de toute sollicitude et antérieurement aux préférences, aux désirs et aux mobiles de la subjectivité sensible ; une contrainte que la volonté s’impose à elle-même librement et qui permet à un individu d’être autonome » (p. 14-15). Chaque thématique abordée recèle son propre viatique de références philosophiques, selon un mélange qui octroie sa part à l’histoire de la philosophie mais aussi à une réflexion qui s’élabore à même l’événement ou la pratique sociale, dans un discours académique mais aussi souvent public et au point de croisement de plusieurs savoirs ou disciplines (théologique et philosophique, juridique et médical, etc.).

Le choix même des thématiques abordées, la manière de les traiter, les thèses défendues, le privilège donné à tel ou tel pan de la bibliographie sur les différents sujets : tout peut être discuté dans cet ouvrage. Mais l’important n’est sans doute pas là. La valeur de cet ouvrage tient selon nous dans ce qu’il ne cherche pas à cacher : l’éthique appliquée est une réflexion en perpétuelle construction. Sans doute ne pourra-t-elle jamais être autre chose, dans la mesure où elle prétend tirer son existence de problèmes concrets et présents. Plus encore, elle est un chantier.

De ce point de vue, pour tous ceux qui font de l’éthique appliquée, il convient d’approfondir encore la relation entre l’emprunt à la tradition philosophique de telle ou telle pensée et l’appréhension d’un problème contemporain (par exemple celui de Hume sur le suicide et l’euthanasie), la référence à une théorie morale normative et la « solution » morale proposée à tel ou tel dilemme. Il s’agit également d’élucider les meilleures modalités de la connaissance qu’un philosophe peut aujourd’hui avoir des éléments nécessaires à sa spéculation sur tel ou tel problème concret. La transdisciplinarité invoquée par Michela Marzano doit être de ce point de vue plus qu’une articulation entre recherche fondamentale et recherche pratique. Le terme nous renvoie aussi à la manière dont la philosophie peut incorporer, et ce de façon réflexive, des savoirs positifs, issus notamment des sciences sociales et humaines, nécessaires à l’effort spéculatif appliqué, et apprendre, dans les limites de la spécialisation contemporaine des savoirs, des langages propres au champ qu’elle considère. S’il y a une spécificité de l’éthique appliquée par rapport aux multiples formes passées de l’intérêt philosophique pour des problèmes concrets, c’est sans doute là qu’il est à trouver.

Pour le dire plus largement, si la philosophie empirique a sans aucun doute de beaux jours devant elle, elle constitue une forme de réflexion philosophique parmi les plus exigeantes qui soient, et non, comme d’aucuns voudraient le croire, une forme de pensée aussi molle et évanescente que sa matière, qui nous file entre les doigts, tant il est difficile de saisir dans toute sa complexité une pratique sociale et les enjeux soulevés par elle. L’Éthique appliquée de Michela Marzano en constitue une très vivante et pertinente illustration.

Pour citer cet article :

Marie Gaille, « L’éthique en situation », La Vie des idées , 4 décembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-ethique-en-situation.html

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par Marie Gaille , le 4 décembre 2008

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