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L’archéologie urbaine, une science de la ville

par Clarisse Coulomb , le 10 décembre 2012

Domaine(s) : Histoire

Mots-clés : ville | Paris | France | Grande-Bretagne

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En comparant la manière dont Londres et Paris ont mis à jour leur passé urbain depuis le XVIIe siècle, Stéphane Van Damme s’intéresse à la naissance des sciences de la ville : comment l’archéologie urbaine est-elle devenue tout à la fois une consommation de masse et une science nécessaire à l’action publique ?

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Recensé : Stéphane Van Damme, Métropoles de papier. Naissance de l’archéologie urbaine à Paris et à Londres (XVIIe-XXe siècle), Paris, Les Belles Lettres, 2012, 310 p.

Le 29 septembre 2012, les Parisiens pouvaient découvrir le Paris historique, du village gaulois jusqu’à la construction de la tour Eiffel, grâce aux reconstitutions en 3 D projetées sur les neuf écrans géants installés sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Ce projet multimédia, intitulé « Paris, la ville à remonter le temps », mobilise plusieurs institutions savantes et musées dont celui de Carnavalet. Mais alors que cette entreprise témoigne, à l’évidence, de la fascination d’un large public pour l’archéologie et du fait que l’archéologie préventive est devenue une préoccupation des municipalités, l’histoire de l’archéologie urbaine restait à écrire [1]. Refusant la démarche généalogique, Stéphane Van Damme se fait l’archéologue de l’archéologie : il met au jour « la science en train de se faire » en appréhendant les pratiques scientifiques comme des faits sociaux et en s’intéressant aux liens entre savoir et pouvoir. Dans le sillage du sociologue des sciences et archéologue de la ville contemporaine, Bruno Latour, l’auteur se propose de montrer comment les « invisibles grandeurs [2] » archéologiques deviennent visibles et lisibles. Ce faisant, il s’inscrit dans le champ de la sociologie des sciences ouvert en Angleterre par Steven Shapin et Simon Schaffer [3]. Le régime probatoire de la science expérimentale, qui apparaît en Angleterre dans les années 1660, impose aux savants un travail collectif afin de valider les résultats de l’expérience, d’où l’importance accordée aux controverses et à l’activité discursive, ainsi qu’aux relations des savants avec le politique.

En mettant l’accent sur les lieux où se font les sciences – institutions savantes, musées, bibliothèques –, les sociologues sont entrés dans la ville. Cette dernière a d’abord été abordée par la thématique de la publicité [4] : il s’agissait d’étudier la science comme une consommation publique et de retracer la naissance d’un marché de citoyens-consommateurs [5]. Mais, de manière significative, Habermas ne figure pas à l’index du livre de Stéphane Van Damme [6]. De l’approche métaphorique de l’espace, on est, en effet, passé à une approche concrète, à la faveur du tournant spatial (« spatial turn ») des études historiques. La géographie des savoirs [7] privilégie désormais l’espace urbain, comme en témoigne l’entreprise récemment pilotée par Christian Jacob [8]. Dans la lignée des travaux sur les villes capitales de Georg Simmel et de Walter Benjamin [9], la condition métropolitaine est devenue un thème central de l’histoire culturelle [10]. Ce livre adopte ainsi une démarche comparatiste entre Paris et Londres et même, au-delà, Edimbourg et New York. Ce qui intéresse l’auteur, c’est désormais moins la ville des sciences que la naissance des sciences de la ville : comment l’archéologie urbaine est-elle devenue tout à la fois une consommation de masse et une science nécessaire à l’action publique ? Trois espaces sont successivement abordés : savant, public et politique.

Une archéologie de l’archéologie

La première partie, intitulée « le Palimpseste métropolitain » en référence à Olivier Mongin [11], montre que les transformations de la trame urbaine ont joué un rôle majeur dans la naissance de l’archéologie, les travaux d’urbanisme ayant mis au jour la ville enfouie. Cette excavation est contemporaine d’un « tournant visuel » initié par la naissance de la science expérimentale. Les savants étudient les sous-sols et sols de la capitale ainsi que les vestiges matériels qu’ils contiennent, établissant en conséquence un régime de la preuve archéologique qui renverse celui de la preuve écrite jusque-là privilégié par les antiquaires.

Stéphane Van Damme démontre ainsi la proximité de l’archéologie avec les sciences naturelles au XVIIIe siècle : à la suite des travaux de Sabine Barles [12], il étudie la relation entre aménagement du territoire et archéologie. L’essor des recherches archéologiques est lié aux importantes opérations urbanistiques de la ville des Lumières. Les ingénieurs du sous-sol et les ingénieurs hydrographes s’intéressent aux vestiges matériels du passé. Au XIXe siècle, le savoir archéologique est en rapport étroit avec l’action publique, comme l’illustre le fait que le projet d’écrire une histoire générale de Paris soit piloté par le baron Haussmann.

Si les ingénieurs et savants réfléchissent en termes historiques, à l’inverse les historiens vont s’approprier les méthodes des sciences expérimentales. Depuis la Renaissance, les antiquaires s’intéressent avant tout à l’écrit, dans la lignée des pratiques philologiques de la Renaissance. Cette « archéologie de papier » s’effondre à partir de la fin du XVIIe siècle : la preuve matérielle se substitue à la preuve textuelle et l’archéologie prend le pas sur la critique des sources écrites. La fouille passe du « registre du hasard », les archéologues amateurs commentant les découvertes accidentelles, à un « registre de la trame » : dans les années 1750, le célèbre antiquaire Caylus s’attache les soins des ingénieurs des Ponts et Chaussées pour la collecte des informations archéologiques. L’exploration du « corps » urbain est désormais systématique. L’implication des architectes dans les fouilles va cependant conduire à privilégier les grands monuments aux dépens du petit matériel archéologique. Les archéologues du Paris du XIXe siècle sont ainsi l’ingénieur Jean-Baptiste-Prosper Jollois (1776-1842), qui présente ses recherches à l’Académie des Inscriptions, et surtout l’architecte Théodore Vacquer (1820-1899) qui dirige les chantiers de fouilles à partir du milieu du siècle.

Cependant, ni l’Académie des Inscriptions, ni l’Université ne reconnaissent l’archéologie de la ville comme discipline à part entière. Les amateurs gardent en conséquence un rôle important aux côtés des professionnels.

« Vieux Paris » & « Old London »

Dans la seconde partie « De la controverse à l’admiration : La reconnaissance d’une grandeur métropolitaine », Stéphane Van Damme étudie l’émergence du sentiment d’attachement au patrimoine archéologique urbain. C’est le cas d’abord des amateurs qui s’indignent du pillage, réel ou fantasmé, des objets ; certaines controverses deviennent affaires d’État comme celle des arènes de Lutèce. Leur découverte, en 1869, est due aux travaux de la Compagnie des omnibus. Les archéologues organisèrent une campagne de presse qui réussit à mobiliser deux figures politiques d’envergure nationale, Victor Duruy et Victor Hugo. Cette action collective poussa la ville à acheter le terrain et à y établir un square en 1892. La notion de patrimoine s’étendit à l’ensemble du cœur urbain avec l’apparition du concept de « vieille ville » sous l’impulsion des antiquaires et des amateurs. Une sociabilité nouvelle investit les lieux « où se réalise la réification du passé urbain », c’est-à-dire les boutiques d’antiquaires, les cours publics, les promenades historiques… La ville ancienne se fétichise, comme l’écrit joliment l’auteur. De nouveaux publics s’y intéressent, en particulier féminin. Le basculement du sens du mot « antiquaire », de l’archéologue au vendeur d’objets, pourrait être un signe de cet élargissement du public, de même que la prolifération des objets, comme les cartes postales, ainsi que des pratiques populaires telles que les visites guidées.

La création de lieux nouveaux dans la ville – musées, archives et bibliothèques – est le fruit de l’initiative des antiquaires amateurs et non du pouvoir. C’est le cas des bibliothèques : à Londres, le Guildhall Museum est créé en 1826 par la City Corporation ; à Paris, c’est un collectionneur, Jules Cousin, qui est à l’origine de l’ouverture, en septembre 1871, de la Bibliothèque historique de la ville de Paris qui remplace celle qui venait d’être incendiée. Alors que l’idée de patrimoine national a entraîné la création par l’État de musées archéologiques dans les capitales, comme le British Museum à Londres en 1759 ou le musée de Cluny à Paris en 1843 [13], les édiles municipaux ont rechigné à ouvrir un musée archéologique, jugé poussiéreux et ne rendant pas compte de la grandeur métropolitaine. La ville de Londres refuse de racheter la collection privée du grand collectionneur Charles Roach Smith (1807-1890) ; c’est une pétition des antiquaires qui permet son achat par le Trésor et son versement au British Museum. Ce rôle des amateurs entraîne des rivalités sociales : le Guildhall Museum, financé par les marchands de la City, est concurrencé par un musée rival, le London Museum, mis en place en 1911 par les propriétaires fonciers et aristocratiques du West End : ces propriétaires du sol multiplient les collections d’antiques, à tel point qu’il s’agit aujourd’hui du plus vaste musée archéologique urbain. À Paris, l’ouverture en 1880 du musée Carnavalet, dédié à l’histoire de la capitale, est lié à une multitude de sociétés savantes locales, dont la plus fameuse est la Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, qui contrastent avec l’existence de sociétés d’arrondissement à la composition mondaine et féminine.

L’archéologie, l’avenir du passé [14]

L’archéologie urbaine se construit sous la surveillance des autorités politiques, les registres savant et politique étant confondus. Le dernier chapitre, « Métropoles de papier. Publier la grandeur », étudie le passage du visible au lisible. Les recherches archéologiques ont d’abord donné lieu à des monographies locales. Les histoires urbaines sont financées par les édiles : la municipalité de Paris salarie un historiographe dès le milieu du XVIIe siècle ; elle finance également de grandes entreprises comme l’Histoire de Paris du Bénédictin Dom Félibien (1725). Enfin, elle ouvre, en 1759, une bibliothèque historique dans l’hôtel de ville. L’enjeu politique de l’histoire est évident : il s’agit de défendre les privilèges locaux face au pouvoir central et la grandeur de la ville face aux rivales.

Dans les années 1860, le projet d’histoire générale de Paris est dirigé non plus par le corps de ville, comme au XVIIIe siècle, mais par une sous-commission, celle du Service historique de la ville de Paris créé au sein du département de la Seine : réunissant des membres de la préfecture, de la mairie et des archivistes, il surveille les activités archéologiques. Ce système bureaucratique est à l’origine d’une véritable « police des fouilles » : la mise en fiche et l’écriture de rapports archéologiques relèvent autant de l’activité savante qu’administrative. La mission assignée aux archéologues par les pouvoirs publics est double : il s’agit de sauver les documents après les incendies de l’Hôtel de Ville et du Palais de Justice en 1871. Par la suite, les papiers de Théodore Vacquer furent déposés et classés à la Bibliothèque historique de la Ville et devinrent la base des archives de l’archéologie parisienne. En 1898, la création de la Commission du Vieux Paris fut suivie d’une sous-commission pour l’Inventaire : il s’agissait d’anticiper d’éventuelles démolitions. « Par anticipation, écrit Stéphane Van Damme, l’archéologie de sauvetage se muait en archéologie préventive » (p. 108).

L’archéologie, science du passé, est devenue un savoir tourné vers l’avenir et donc désormais jugée nécessaire à la formation des cadres municipaux. La création de l’École des hautes études urbaines par le Conseil général de la Seine, en 1919, répond à l’ambition d’enseigner la « science communale », selon l’expression de Renaud Payre. « L’histoire urbaine participe pleinement des savoirs de l’action municipale qui se dégagent progressivement, avec la création des écoles municipales chargées de former les futurs cadres de la ville, et appartient à une nébuleuse réformatrice » (p. 236), conclut Stéphane Van Damme. Comme le démontre ce livre passionnant, l’archéologie est bien l’avenir du passé urbain.

par Clarisse Coulomb , le 10 décembre 2012


Pour citer cet article :

Clarisse Coulomb, « L’archéologie urbaine, une science de la ville », La Vie des idées, 10 décembre 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-archeologie-urbaine-une-science.html

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Notes

[1Sur l’archéologie en général, voir Alain Schnapp, La Conquête du passé : aux origines de l’archéologie, Paris, Carré, 1993.

[3Leviathan et la pompe à air. Hobbes et Boyle entre science et politique, Paris, La Découverte, 1993 [1985] ; Michel Callon, Bruno Latour (dir.), La Science telle qu’elle se fait. Anthologie de la sociologie des sciences de langue anglaise, Paris, La Découverte, 1991.

[4Jan Golinski, Science as Public Culture : Chemistry and Enlightenment in Britain, 1760-1820, Cambridge, Cambridge University Press, 1992 ; Larry Stewart, The Rise of Public Science : Rhetoric, Technology and Natural Philosophy in Newtonian Britain, 1600-1750, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.

[5Colin Jones, « The great chain of Buying : Medical Advertisement, the Bourgeois Public Sphere and the Origins of the French Revolution », The American Historical Review, 101/1, février 1996, p. 13-40.

[6« Farewell Habermas ? Deux décennies d’étude sur l’espace public » in Patrick Boucheron, Nicolas Offenstadt (dir.), L’Espace public au Moyen Age, Paris, PUF, 2011, p. 43-61.

[7David N. Livingstone, Putting Science in Its Place. Geographies of Scientific Knowledge, Chicago, University of Chicago Press, 2003.

[8Christian Jacob (dir.), Les Lieux de savoir, I, Espaces et communautés, Paris, Albin Michel, 2007.

[9Philippe Simay (dir.), Capitales de la modernité : Walter Benjamin et la ville, Paris, Ed. de l’Eclat, 2005.

[10Depuis Christophe Charle, Daniel Roche (dir.), Capitales culturelles, capitales symboliques : Paris et les expériences européennes, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002 ; Stéphane Van Damme, Paris, Capitale philosophique de la Fronde à la Révolution, Paris, Odile Jacob, 2005. Stéphane Van Damme dirige, avec Antonella Romano, une enquête internationale sur les capitales des sciences : Antonella Romano, Stéphane Van Damme (dir.), « Sciences et villes-mondes », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 55-2, avril-juin 2008.

[11Olivier Mongin, La Condition urbaine. La Ville à l’heure de la mondialisation, Seuil, 2007.

[12Sabine Barles, La Ville délétère. Médecins et ingénieurs dans l’espace urbain, XVIIIe-XIXe siècle, Seyssel, Champ Vallon, 1999.

[13Dominique Poulot, « Surveiller et s’instruire ». La Révolution française et l’intelligence de l’héritage historique, Oxford, Voltaire Foundation, 1996.

[14Jean-Paul Demoule, Bernard Stiegler, L’Avenir du Passé. Modernité de l’archéologie, Paris, La Découverte, INRAP, 2008.


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