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Comment penser en l’homme, à partir de son impuissance native, la constitution d’une force adossée à une Nature fuyante et désordonnée ? L’ouvrage de P. Caye propose une éthique non pas dynamique, de l’affirmation de soi dans la maîtrise du monde, mais statique, de la résistance au monde dans son aménagement durable.

Ce livre fera l’objet d’un débat-rencontre avec l’auteur lors du prochain Samedi du Livre le samedi 21 mars, de 9h30 à 12h30, en salle d’étude de la Bibliothèque Mouffetard-Contrescarpe, 74-76 rue Mouffetard, 75005 Paris. Intervenants : Pierre Caye (CNRS), Pierre Magnard (Professeur émérite de Paris IV), Jean Leclercq (Université Catholique de Louvain), Frédéric Vengeon (Ciph).
Recensé : Pierre Caye, Éthique et Chaos. Principes d’un agir sans fondement. Paris, Les Éditions du Cerf, 2008. 350 p., 35 €.

À l’heure des périls globalisés et de l’épuisement historique des espoirs idéalistes ou critiques, Pierre Caye propose une éthique pour relever les défis de notre temps. Cet ouvrage mérite donc d’être présenté dans ses véritables dimensions : il ne s’agit ni d’un essai conjoncturel, ni d’un travail de commentaire. L’auteur nous livre une méditation philosophique d’ensemble à partir de la question cardinale de l’agir.

« Pourquoi y a-t-il de l’agir plutôt que rien ? » (p. 25). Plagiant volontairement le questionnement métaphysique, P. Caye introduit la question fondamentale de l’anthropologie philosophique : comment l’homme peut-il déployer un agir authentique, c’est-à-dire qui lui soit propre ? A quelles conditions l’homme peut-il revendiquer la puissance qu’il met dans ses actes, comme étant la sienne ?

Le problème de la liberté appelle, selon l’auteur, une généalogie métaphysique de la puissance. La thèse du livre est que l’agir humain ne pourra s’émanciper que s’il repose sur ses propres forces, loin du pouvoir fondamental du Principe, dispensé sous de multiples figures au cours de l’histoire. L’éthique renvoie à la métaphysique, non pour que cette dernière fournisse un modèle de dispensation de la puissance, qui viendrait potentialiser l’homme, mais au contraire pour qu’elle assure une différence radicale entre la puissance du Principe et celle de l’homme. Cela demande d’assumer l’impuissance native de ce dernier, en retrouvant les processus de constitution de sa force, c’est-à-dire en ouvrant une réflexion sur la technique, l’art et la politique. L’auteur pense la nécessaire solidarité des champs métaphysique, éthique, technique et politique, mais pour les faire jouer dans leur distinction mutuelle et non dans leur convergence dynamique.

Le recours aux providences ou la servitude volontaire

P. Caye relit l’histoire de la métaphysique occidentale comme l’instrumentalisation d’une pensée du Principe au profit d’une aliénation volontaire. L’histoire de la métaphysique serait un vaste processus par lequel l’homme chercherait à se ranger sous une puissance supérieure, censée pallier ses propres carences. La providence du Principe serait une garantie ontologique. La stratégie consiste à identifier la source de la puissance et à déterminer les modes de rapports adéquats pour que cette source se déverse dans l’agir humain. Cette structure de la relation métaphysique est déjà celle de Parménide : il convient de se ranger dans la sphère continue de l’Être. L’Être prodigue puissance, continuité, cohérence et plénitude en se donnant à imiter par la méditation. Cette puissance du Principe fondamental, qui se doit d’être la puissance ultime, que rien n’entrave, devient avec Plotin, une puissance infinie. Sous divers avatars, cette promesse ontologique se répète au cours de l’histoire de l’occident : que ce soit sous la forme purement ontologique du Principe, sous celle de la Nature des vivants, sous celle du Dieu des croyants ou celle encore de l’Histoire de la liberté, à chaque fois l’homme se rapporte à une providence qui légitime et potentialise les configurations de son agir. Agir devient laisser agir le Principe en soi.

L’histoire de la pensée occidentale devient alors celle de la maîtrise problématique de cette surpuissance par la production humaine. Cette difficulté anime encore les projets d’émancipation de la modernité, comme en témoignent les orages politiques du vingtième siècle et les effets catastrophiques de la technique mondialisée.

Convertibilité et disjonction

Cette généalogie critique d’une métaphysique de la puissance infinie, jusque dans les revendications des modernes, ne vise pas à répudier une pensée du Principe ni de revenir sur les exigences de la liberté, mais au contraire à repenser leurs rapports dans une nouvelle articulation du système métaphysique qui relie le Principe, le monde et l’homme.

P. Caye propose de distinguer deux modèles de métaphysique : une métaphysique de la convertibilité de l’Être et de l’Un et une métaphysique de leur disjonction. L’Être désigne le pôle de la puissance et de la multiplicité des effets quand l’Un désigne celui de la cohérence, de la tenue, de l’intégrité. Le premier modèle est destiné à construire une figure du Principe surarmé : si l’Être et l’Un se convertissent spontanément l’un dans l’autre, alors la puissance trouve d’elle-même sa cohérence et son organisation. L’action humaine ne peut que se plier à cette synthèse, sauf à choisir le désordre et le mal. La seconde alternative, que P. Caye reprend à la tradition métaphysique elle-même, dans le néoplatonisme tardif de Proclus et surtout de Damascius, permettrait de concevoir un Principe structuré autour d’une scission interne, qui viendrait interrompre le cercle dynamique de la puissance. Que la puissance ne trouve pas spontanément son ordre, que l’efficience de l’Être ne se résolve pas immédiatement dans la cohérence de l’Un, cela ouvre un champ d’efficiences naturelle et anthropologique. Le monde n’est plus l’expression restreinte de la puissance infinie du Principe mais un ensemble de tentatives pour surmonter sa scission constitutive. Le Principe ne porte plus l’homme par son dynamisme illimité ; l’homme doit bien plutôt trouver par lui-même les dispositifs et les exercices qui lui permettront de persévérer dans l’être.

Empire et maîtrise

L’auteur affirme donc que la principale source d’aliénation de l’homme, dans l’ère métaphysique, ne vient pas de l’extérieur mais réside dans son recours volontaire à la surpuissance du Principe. Il en appelle à une éthique de la limitation qui se tiendrait à distance des programmes de déferlements et d’intensifications de l’agir. Cela le mène naturellement à retrouver l’éthique stoïcienne.

Mais là encore, il distingue deux figures du stoïcisme : celle de la maîtrise de soi et celle de l’empire de soi. La problématique de la maîtrise s’adresse à un homme puissant, en prise avec la puissance d’une nature divinisée qu’il s’agit d’accueillir et de contenir. L’empire de soi, qui renvoie davantage au stoïcisme romain impérial, se confronte au problème inverse : comment construire une force propre à partir d’une impuissance radicale ? L’empire va de l’impuissance à la puissance. Tenir dans l’être, conserver son assise, maintenir son assiette alors même qu’aucune force divine ou naturelle ne se prête à l’homme, voilà le problème éthique. L’empire de soi n’est pas l’exercice et le déploiement ordonné d’une force empruntée, mais la constitution d’une force sur la base d’une absence de fondements. L’empire de soi a pour condition métaphysique une neutralisation de la puissance du Principe et pour résolution la mise en place d’une technique et d’une politique.

Technique et métaphysique, une critique de Heidegger

Avec Heidegger, P. Caye affirme que la production technique est intrinsèquement liée à la métaphysique. Cependant, il conçoit différemment leur rapport, à partir de la distinction des deux options fondamentales de la métaphysique. L’auteur va même jusqu’à montrer que la méditation heideggérienne de l’Être reste tributaire d’une pensée de la surpuissance du Principe. La critique heideggérienne du Gestell (arraisonnement) priverait l’homme de son activité sans l’émanciper de la surpuissance du Pouvoir fondamental.

Au contraire, la distinction des options métaphysiques permet de reconnaître des paradigmes techniques différents. Le productivisme destructeur de la technique contemporaine n’apparaît plus comme l’effet nécessaire de l’activité technique. P. Caye met à profit sa haute connaissance du vitruvianisme à la Renaissance pour penser, à partir de l’architecture, un modèle technique de l’édification et de la consolidation, qui ne vise pas à transformer la nature mais à s’y inscrire en surface, à aménager un site durable capable d’embellir le monde par son decorum. Cette technique de l’économie des moyens et des effets privilégie la statique sur la dynamique, l’inertie sur le vitalisme et ne cède pas au vertige de la démiurgie. Elle ne déverse pas une puissance déferlante dans un océan de forces, mais elle désarme la nature pour permettre la tenue d’une habitation humaine. La technique ainsi conçue n’orchestre pas une surpuissance, elle vient prêter ses prothèses pour tenter de conjurer partiellement la scission de l’Être et de l’Un.

« Sub specie durationis »

L’expérience humaine de l’agir est fondamentalement une expérience de la durée. Mais il ne s’agit pas d’une durée naturelle qui viendrait porter l’homme sur le fond de ses fonctions biologiques et de son immersion cosmique. L’expérience de la durée ne réside pas non plus dans le flux des dilatations psychiques, en direction du passé et du futur. Loin de régler l’agir, ces extases temporelles psychiques doivent au contraire être réglées par lui.

Il s’agit bien plutôt d’une durée artificielle, construite, par laquelle l’homme se donne une permanence, surmonte la puissance de dilution du temps naturel et psychique. Il s’agit de condenser ses forces et de résister à la vanité des modifications temporelles. Puisque l’on ne peut avoir recours à un autre plan ontologique (éternité du Principe, formes archétypales), l’épreuve de la durée ne peut se faire qu’en devançant le temps. Il ne s’agit ni de le suivre ni de le fuir mais d’opérer une chute dans le temps, plus rapide que l’écoulement du temps lui-même. Cette chute permet de devancer la dispersion, de ressaisir sa virtù et de séparer l’agir de l’événement. Pour gagner une permanence que rien n’assure, l’homme devra opposer une dureté, une densité à la métamorphose des formes naturelles.

Une pensée de l’institution

Cette éthique de l’assiette et de la constitution de la force dans le temps se prolonge dans une pensée politique de l’institution. Selon l’auteur, la tâche de la politique n’est pas prioritairement de fournir des modèles de participation à la puissance commune, mais de construire des dispositifs de pouvoir qui garantissent des statuts aux membres de la communauté. C’est par l’inertie de l’institution, et non par la mobilisation des honneurs et des richesses, que le pouvoir peut construire la durée politique dont la communauté a besoin pour se maintenir dans la tourmente des événements. Sans providences divine, naturelle ou historique, la politique se retourne sur une pensée du droit capable d’engendrer du temps par sa force d’institution. Là encore, c’est l’inertie lucide de l’institution qui devance la précipitation des puissances désordonnées, et garantit l’efficience d’une action humaine durable. P. Caye relit alors pour nous l’œuvre de Maurice Hauriou, un des principaux théoriciens du droit sous la IIIe république. C’est la construction progressive de l’État à partir de la consolidation des statuts, qui permet de donner une stabilité aux communautés en évitant simultanément la fixité du traditionalisme, l’arbitraire de la décision et l’apologie naïve du changement.

La dureté à l’œuvre dans le temps et la constitution de la force ne prennent donc pas, sous la plume de notre auteur, une figure agressive ou conquérante, mais se retrouvent dans la figure de l’arche romaine : édification pure des forces neutralisées, qui ouvre une aire protégée pour libérer l’activité humaine.

Au terme de ce riche ouvrage, nous aimerions demander à l’auteur, d’abord, de préciser comment, dans un contexte de dépotentialisation du Principe, il entend dépasser le nihilisme. Nous l’interrogerons ensuite sur sa lecture de Nietzsche et Heidegger : comment peut-il lire chez le théoricien de la volonté de puissance une problématique de la constitution de la force qui soit davantage émancipée de la puissance métaphysique que la méditation de l’Être ?

Nous questionnerons également le statut affectif de l’éthique qu’il propose : elle semble se jouer sans thématiser le rapport à l’autre, ni la teneur affective des interactions humaines. Une éthique peut-elle éviter la prise en charge des affects ou doit-elle au contraire se situer à un autre niveau, plus radical ?

Nous interrogerons enfin le modèle romain : la pratique du droit romain ne s’est-elle pas accompagnée de guerres civiles et d’entreprises conquérantes ? À quelles conditions l’institution peut-elle convertir la violence en droit ?

Pour citer cet article :

Frédéric Vengeon, « L’agir contre le chaos. Pour une éthique de l’inertie », La Vie des idées , 19 mars 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-agir-contre-le-chaos.html

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par Frédéric Vengeon , le 19 mars 2009

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