Recherche
Accueil du site > Revue > Livres & études > En jouant ensemble…

En jouant ensemble…

par Marc Perrenoud , le 24 janvier

Domaine(s) : Société

Mots-clés : sociologie | musique | littérature

Toutes les versions de cet article :

Entre expérimentation littéraire et sociologique, la publication de la correspondance électronique ayant conduit à la naissance du livre de Howard S. Becker et Robert R. Faulkner sur les répertoires de Jazz, livre les secrets de l’élaboration d’une œuvre.

Télécharger cet article :

Recensé : Howard S. Becker et Robert R. Faulkner, Thinking Together : An Email Exchange and All That Jazz. Ebook publié par Annenberg Press, septembre 2013. Version papier : Textes rassemblés par Dianne Hagaman, préface de Franck Leibovici, Les laboratoires d’Aubervilliers & Questions Théoriques (co-éditeurs), 2013, 350 p.

Dans les coulisses de l’écriture

Existant sous format électronique depuis l’été et publié en version papier en octobre 2013 par les Laboratoires d’Aubervilliers, Thinking together est un objet scientifique et littéraire singulier, aussi novateur que passionnant, brillant et plein d’humour, dont il est indispensable de retracer l’histoire avant d’en évoquer le contenu.

En 2010, l’artiste contemporain Franck Leibovici (préfacier de l’ouvrage) qui était intéressé par le travail du grand sociologue américain Howard S. Becker, notamment son ouvrage Comment parler de la société ? [1], lui a proposé de participer à son travail conceptuel intitulé « des formes de vie ». Dans le cadre des Laboratoires d’Aubervilliers, ce travail devait faire apparaître les œuvres de différents artistes comme organiquement inscrites dans – et relevant d’un – « écosystème ». Leibovici développe donc une perspective éminemment constructiviste, chaque œuvre étant pour lui le produit d’une histoire, de collaborations, d’un contexte, éléments déterminants à la constitution de ces formes de vies que sont les créations artistiques et littéraires.

Sur une suggestion de Dianne Hagaman, photographe et épouse de Becker, celui-ci a envoyé à Leibovici l’intégralité de la correspondance électronique qu’il a entretenue avec son collègue et ami Robert Faulkner pendant deux ans, de 2003 à 2005, alors qu’ils élaboraient ce qui allait devenir le livre Qu’est-ce qu’on joue maintenant ? [2], ouvrage consacré aux savoirs et savoir-faire communs aux « musiciens ordinaires ». Durant cette période, les deux sociologues ne se sont que rarement rencontrés, le premier vivant en Californie et le second dans le Massachusetts, mais ils ont échangé des centaines d’e-mails pour discuter à partir d’une « simple » question : comment se constitue un répertoire de « standards » partagé par les musiciens.

Becker et Faulkner sont tous les deux musiciens, ont tous les deux arpenté les lieux de travail des instrumentistes « ordinaires » (bars, clubs, mariages etc.), le premier comme pianiste, le second comme trompettiste. Becker est né en 1928, Faulkner en 1938, ils ont donc une immense expérience, tant comme musiciens que comme sociologues et c’est cette expérience qu’ils mobilisent souvent comme matériau de base au fil de ces centaines de courriels. C’est donc ce corpus, cette communication entre Becker et Faulkner, qui est la forme de vie constitutive de l’œuvre (le livre Do you know… ? The Jazz Repertoire In Action). L’échange a d’abord été mis en scène par Leibovici sous la forme d’une lecture publique à Aubervilliers, l’artiste lisant sur scène les messages écrits par Becker et Becker lui-même lisant ceux écrits par Faulkner. À présent c’est l’intégralité du matériel qui nous est livré dans Thinking together, sans commentaires (mis à part la préface de Leibovici et un prologue non signé que l’on doit à Becker), la simplicité du principe générateur de l’ouvrage étant constitutive de sa radicalité : des centaines d’e-mails entre Becker et Faulkner s’enchaînent dans l’ordre où ils ont été écrits, chaque message étant précédé des indications standard : From, Date, Subject, To. Rien de plus, rien de moins.

L’objet est à la fois déroutant et fascinant, entre expérimentation littéraire et sociologique. Sur le plan littéraire d’abord, l’ouvrage relève de l’échange de correspondance, un genre à part entière, bien repéré et même canonique dans la littérature française, depuis Abélard et Héloïse jusqu’à Perec et Lederer. Un genre qui a ceci de particulier que les textes publiés n’ont pas été écrits pour l’être, ce qui leur donne à la fois une valeur documentaire et une spontanéité remarquables. Thinking together ne déroge pas à la norme à ceci près que les courriers échangés ici sont des messages électroniques. On sait que le courrier électronique adressé à un proche tend à situer le discours quelque part à mi-chemin entre l’écrit et l’oral. Mais cet effet est ici renforcé par la complicité de deux musiciens ordinaires, habitués des gigs dans des bars, partageant « la culture d’un groupe déviant : les musiciens de danse » [3] et multipliant les références cryptées et les plaisanteries de « musicos ». Ainsi c’est dans une langue souvent très familière que s’expriment les auteurs, et c’est notamment avec la plus grande désinvolture que Faulkner émaille ses phrases de « duh », « ahem » (« euh », « hem »), et autres marques d’ironie ou de distance avec son propre discours et sa dimension académique. Le langage est sans fard, ce qui est absolument dépaysant de la part d’auteurs universitaires. Que Howard Becker par exemple écrive « fuck it », quand bien même cela semble raisonnablement normal dans un e-mail entre vieux amis, et l’accession du discours au statut de texte publié donne à ce même discours une qualité d’étrangeté à la fois saisissante et pourquoi ne pas le dire, profondément réjouissante.

La structure d’ensemble déroute aussi, alors qu’elle ne fait qu’exposer les messages les uns après les autres dans l’ordre de leur rédaction. La réponse à un message est parfois immédiate (on trouve jusqu’à douze messages échangés au cours de certaines journées) ou différée de plusieurs jours alors qu’entre-temps un échange parallèle sera peut-être (re)lancé sur un objet connexe. Ainsi les thèmes se croisent, les discussions dérivent, des apartés engendrent de nouvelles questions, font émerger de nouveaux sujets de réflexion. On sent mieux, on voit le foisonnement intellectuel à l’œuvre et l’excitation des auteurs quand une piste se révèle fructueuse, ou quand ils ont pensé à la même chose en même temps. D’une vague idée (« A thought on a thought » est le « subject » du premier e-mail) on en arrive rapidement à un projet beaucoup plus clair, quand Becker, dès le deuxième jour d’échange et déjà le neuvième message échangé, écrit à Faulkner en ouverture d’un long message « Rob, this is fabulous. We just keep writing back and forth, we’ll have a whole Thing, if you know what I mean. » Dès lors le processus est lancé et les auteurs ne vont cesser de travailler consciemment à ce qui deviendra Do you know… ? The Jazz Repertoire In Action, dépliant dans le dialogue (même si certaines private jokes sont parfois hermétiques, ce qui participe à la poétique du texte) tout ce qui serait resté implicite dans les notes d’un auteur en solo.

En toute liberté

Comme souvent dans la tradition interactionniste, et avec Howard Becker en particulier, une idée de départ qui semble relativement simple et presque anecdotique se mue rapidement en outil d’investigation puissant pour ouvrir sur nombre de questions aussi complexes que passionnantes. Il serait impossible de livrer ici un compte rendu complet des pistes explorées par les auteurs au gré de leurs deux ans d’échanges sur la constitution et la circulation des « répertoires » musicaux et sur le métier de musicien en général.

On se contentera de signaler comme thématique centrale la question des interactions avec les différents types d’acteurs susceptibles de définir ce qui doit être joué lors d’un engagement musical (un gig). Premier type : le groupe des pairs, les musiciens, parmi lesquels la connaissance d’un répertoire aussi étendu que possible et/ou la faculté d’adaptation pour jouer des morceaux que l’on ne connaît pas sont des compétences professionnelles primordiales. Mais qui connaît quoi ? Comment, en fonction de la génération (Becker a dix ans de plus que Faulkner et leurs références, leurs « standards » ne sont pas les mêmes) ou selon le type de réseau auquel on appartient, connaît - on ou pas tel ou tel (type de) morceau ? Deuxième type d’acteurs, le public. C’est largement dans le rapport au public que se constitue le répertoire des musiciens ordinaires, souvent plus artisans prestataires de services qu’artistes autonomes, dégagés des contraintes commerciales. Autrement dit, pour vivre de ses prestations musicales en public, on doit s’adapter au public et être capable de jouer ce qu’il demande. Enfin, les employeurs, les « patrons » avec qui l’on négocie ce qui va se passer dans la soirée – du style de musique au montant du cachet – et qui bien souvent considèrent les musiciens comme leurs employés (ce qu’ils sont objectivement). Ces derniers sont aussi des acteurs importants dans la construction du « répertoire », de ce que l’on doit savoir jouer pour « faire le métier » en passant d’un club de jazz moderne à un mariage italien ou une bar-mitsvah. Ces différents acteurs sont convoqués tout au long de l’échange d’e-mails à travers les souvenirs des deux auteurs, notamment Becker qui ne joue plus vraiment en public mais mobilise plus de 60 ans d’expérience. On retrouve aussi les pairs, le public et les patrons dans le travail de terrain dans lequel s’est engagé, pour le livre, Robert Faulkner. En effet, celui-ci joue toujours et ne manque pas de mettre à profit son activité pour observer et discuter avec ses collègues musiciens, mais aussi réaliser des entretiens formalisés.

Les discussions sur le traitement du matériau empirique sont nombreuses, notamment sur la pertinence des notions et des concepts mobilisés dans l’analyse et l’interprétation. À titre d’exemple (ou de contre-exemple), on peut mentionner un passage (p. 60) où Becker dissuade Faulkner d’utiliser la sociologie bourdieusienne, au motif que Bourdieu était selon lui « a fucking philistine » [4] (les arguments de Becker étant d’ailleurs très discutables sur ce point). En revanche, dans la grande tradition constructivo-relativiste de l’École de Chicago en sociologie, en particulier après Everett Hughes (un des maîtres de Becker), un des outils les plus utiles pour les auteurs est la comparaison. Entre époques (années 1950, années 1970, années 2000), entre lieux (bars, restaurants, cabarets, salles de concert), mais aussi entre différents espaces professionnels comme la cuisine ou la chirurgie où l’on est aussi conduit à se coordonner en partageant des savoirs et des pratiques communs dans un environnement en perpétuelle recomposition (« all the other places where people come together on an occasion to do something they have perhaps never done before together, or not in that way, or not in that place, or not with those other people in the audience, or whatever », p. 135).

Avec Thinking together, Howard Becker et Robert Faulkner, à 80 ans de moyenne d’âge, nous donnent un formidable exemple de jeunesse et de liberté. Aujourd’hui retraités et dégagés de toute contrainte, ils peuvent d’autant mieux s’autoriser l’irrévérence académique et faire preuve d’une liberté qui laissera rêveurs les chercheurs en sciences sociales en activité dont la pratique quotidienne tend à s’éloigner toujours plus d’un idéal d’autonomie intellectuelle, engoncée dans le bench marking et la standardisation issue du néo-management de la recherche. Sans avoir à se conformer à des attitudes respectables et à un conformisme académique toujours plus présent et pesant, Becker et Faulkner (et Leibovici qui a initié l’opération) réussissent ici un véritable tour de force : traversé de part en part par la spontanéité et l’humour des deux auteurs (qui paradoxalement ne pensent pas être « auteurs » lorsqu’ils écrivent), Thinking together est une œuvre littéraire étonnante qui donne aussi à voir un vrai processus scientifique rigoureux, à l’opposé d’un docte discours mandarinal, se remettant infatigablement en question sans jamais se départir d’un enthousiasme juvénile.

par Marc Perrenoud , le 24 janvier


Pour citer cet article :

Marc Perrenoud, « En jouant ensemble… », La Vie des idées, 24 janvier 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/En-jouant-ensemble-2544.html

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

Notes

[1Becker, H. S., Comment parler de la société ? Artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales, La Découverte, 2009 (traduction de Becker, H. S., Telling About Society, University of Chicago Press, 2007)

[2Becker H. S., Qu’est-ce qu’on joue maintenant ?, La Découverte, 2011 (traduction de Becker H. S., Do You Know ?... the Jazz Repertoire In Action, University of Chicago Press, 2009).

[3Pour reprendre le titre de l’un des chapitres du premier grand ouvrage de Becker, Outsiders, publié en 1963 aux USA (traduit en français et publié en 1985 aux éditions Métailié).

[4Soit « un putain de philistin », un homme inculte et obtus.


↑ Haut de page

La Vie des idées
© laviedesidees.fr - Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction - Mentions légales - webdesign : Abel Poucet