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Les faits sociaux doivent-ils être rapportés à des processus naturels ou ne sont-ils que de pures constructions sociales ? Le dernier numéro de la revue Enquête récuse l’opposition consacrée entre naturalisme et constructivisme pour dégager, notamment à partir d’une relecture de Durkheim, les voies d’un dépassement épistémologique.

Recensé : Enquête, « Naturalisme versus constructivisme ? » Sous la direction de Michel de Fornel et Cyril Lemieux, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 2007, 334 p. 27 €.

Tout n’est-il qu’invention ou fabrication, y compris ce qui semble le plus naturel ? Cette question oppose de longue date les tenants du constructivisme et du naturalisme au sein des sciences sociales. Pour les premiers, les phénomènes n’existent pas indépendamment du travail social accompli pour les constituer. Les seconds, en revanche, affirment que les faits sociaux peuvent être expliqués à partir de processus naturels, produits de l’évolution biologique. Il s’agit alors de relier les phénomènes sociaux à leurs causes naturelles, en commençant par naturaliser l’esprit humain. Renouvelée par les sciences cognitives, l’opposition entre le constructivisme et le naturalisme est franche mais souvent stérile. Le numéro d’Enquête que Michel de Fornel et Cyril Lemieux ont coordonné confronte les deux options antagonistes et ouvre un débat sur la possibilité de leur fécondation mutuelle. Pour ce faire, le numéro emprunte deux voies différentes, assez largement autonomes. L’une d’entre elles confronte le naturalisme et le constructivisme en remontant au XIXe siècle, et revisite les termes d’une opposition qui apparaît à bien des égards superficielle. L’autre voie explore les fondements de la pensée sociologique à partir d’une nouvelle lecture de Durkheim, proposée par Anne Rawls. Au delà de la technicité des débats – qui ne manqueront pas de paraître assez abstraits à certains lecteurs – se jouent des déplacements essentiels pour la théorie sociologique contemporaine.

Socialiser le naturalisme ?

Récusant toute opposition binaire entre constructivisme et naturalisme, l’une des deux parties du numéro éclaire la diversité des articulations entre sciences du vivant et sciences sociales. Dénonçant une confusion récurrente entre l’usage de références à la biologie et la défense de thèses inégalitaires, voire pires encore, Dominique Guillo rappelle que les réflexions sur des notions comme celle d’organisme ont été l’objet de conflits scientifiques si divers depuis le XIXe siècle qu’il apparaît simplement impossible de considérer les emprunts à la biologie par les sciences sociales de manière homogène : peu de points communs, en effet, entre les références à un naturalisme réductionniste, causaliste et physicaliste, et celles qui mobilisent au contraire le naturalisme pour souligner par analogie l’irréductibilité du social au vivant, comme le fait Durkheim. Parallèlement, Luc Faucher et Édouard Machery critiquent l’uniformité des lectures classiquement constructivistes du racisme, qui réduisent la race à une construction pseudo-biologique. Ces auteurs proposent une approche plus nuancée, faisant dériver la pensée racialiste d’une évolution de la cognition dans de vastes groupes humains. D’autres contributions, comme celles de Laurence Kaufman et Fabrice Clément, défendent un naturalisme non réductionniste, rendant compte de la compréhension intuitive du monde social. Etienne Anheim et Stéphane Gioanni montrent comment les analyses classiques de Ian Hacking sur le constructivisme, enrichies d’un apport wittgensteinien, permettent de sortir d’oppositions stériles entre naturalisme et constructivisme.

Retours à Durkheim

L’autre partie du volume revient sur Durkheim, qui a explicitement posé la question de l’articulation entre le vivant et le social, pour faire du social un domaine sui generis. La séparation entre les domaines n’est cependant pas stricte, tant les références à la biologie restent prégnantes. Dans une série de contributions, Anne Rawls – aux travaux de laquelle le numéro offre une remarquable introduction – a proposé une lecture innovante de Durkheim, plaçant au premier plan la question des pratiques. Relisant Durkheim à l’aune de l’ethnométhodologie, elle indique une voie permettant de considérer les faits sociaux comme des faits de nature, esquissant ce que de Fornel appelle un « naturalisme social », qui « s’oppose frontalement au naturalisme réductionniste et individualiste qui caractérisent les recherches cognitives » (p. 32).

Reprenant les Formes élémentaires de la vie religieuse, Anne Rawls considère qu’elles ne se limitent pas à une simple sociologie de la connaissance avant la lettre. Elles offrent plus radicalement une véritable théorie sociale de la connaissance, répondant aux débats qui opposent rationalistes et empiristes depuis le XVIIe siècle. Un Durkheim « négligé » aurait surmonté cette dichotomie en montrant, d’une part, que les catégories de l’entendement ne sont pas tant individuelles que sociales et, d’autre part, qu’elles ne sont pas tant idéelles que pratiques. Durkheim ferait des catégories « le résultat pratique de pratiques sociales concrètes », étroitement associées à la perception et aux sens. Selon Rawls, Durkheim devrait donc être rangé parmi les héritiers de l’empirisme, voire d’un empirisme radical, plutôt que parmi les néo-kantiens auxquels il est d’habitude associé. L’erreur ayant conduit, depuis près d’un siècle, à voir en Durkheim un idéaliste résulterait d’une confusion constante entre sa théorie de la connaissance (résolument empiriste) et sa sociologie de la connaissance, portant par définition sur des croyances et des représentations.

Depuis une douzaine d’années, les arguments d’Anne Rawls ont fait l’objet de discussions passionnées, dont l’ouvrage rend compte de manière vivante, à travers une série d’échanges. Sa lecture apparaît innovante mais contestable. Outre le fait que la notion de pratiques n’avait sans doute pas pour Durkheim le sens – éminemment moderne – que lui attribue Rawls, le rôle ainsi imputé aux pratiques tend par ailleurs à reléguer d’autres éléments de la pensée de Durkheim, qui entrent en contradiction avec l’importance présumée des pratiques. Appréciant le débat d’un point de vue éthnométhodologique, Rod Watson et Wes Sharock, soulignent que Durkheim a fondé une méthode situant d’emblée le sociologue savant dans un rapport extérieur aux pratiques, loin des postures ordinaires préconisées par l’éthnométhodologie. Albert Ogien souligne parallèlement que l’importance reconnue aux pratiques minore celle des institutions, qui conduisent à penser l’histoire et la normativité bien autrement qu’à partir des seules pratiques. Bruno Karsenti, finalement, retrouve une lecture « idéaliste » de Durkheim, en soulignant l’importance de la faculté d’idéalisation, dans les pratiques mêmes de la vie religieuse. Si Durkheim se distingue du pragmatisme ce n’est donc pas seulement parce qu’il appréhende en termes collectifs l’expérience empirique, proposant un « socio-empirisme » là où le pragmatisme s’en tient aux expériences individuelles, c’est aussi parce qu’il valorise des processus d’idéalisation, plutôt que de simples pratiques. Au delà du débat sur Durkheim, la lecture d’Anne Rawls prend place dans un débat plus général sur l’état contemporain des sciences sociales.

Filiations rétrospectives et actualités sociologiques

Derrière la discussion autour de Durkheim se joue un réagencement théorique discret mais essentiel. Vu de loin, l’intérêt que des auteurs proches de l’éthnométhodologie, du pragmatisme ou plus généralement du tournant pratique portent à Durkheim a de quoi surprendre. Le sociologue est d’habitude rattaché à un autre courant de pensée, d’inspiration positiviste et fonctionnaliste, dont Parsons fait généralement figure d’icône, ou plus exactement de repoussoir consacré. Comme le relèvent la plupart des contributeurs, à commencer par Anne Rawls, la discussion autour de Durkheim ne porte pas seulement sur sa pensée, elle porte aussi sur la légitimité d’un héritage, et par voie de conséquence sur la contestation d’autres héritages, plus consacrés, au sein de la sociologie contemporaine. À suivre Rawls, et contre toute attente, Durkheim devient donc un précurseur de l’éthnométhodologie. Qu’implique une telle généalogie ? Les implications sont triples et méritent d’être identifiées, car leur portée dépasse de loin l’obscure exégèse.

En premier lieu – c’est le geste le plus évident – Durkheim change de camp. Après Anne Rawls, le sociologue ne saurait plus être aussi facilement vu comme le précurseur patenté du fonctionnalisme « positiviste » et « conservateur ». Honni, ce courant de pensée, contre lequel s’est largement constitué le tournant pratique en sociologie, se voit ainsi privé de l’un de ses fondateurs les plus respectables. En soi, ce résultat n’est pas tout à fait négligeable.

En deuxième lieu – et la chose est moins évidente – la référence à Durkheim vise à rectifier quelques dérives contemporaines de la sociologie, auxquelles l’éthnométhodologie n’est pas toujours restée étrangère. Le recours à Durkheim signale un déplacement au sein même de la tradition se réclamant du tournant pratique : il indique la nécessité d’un retour à des fondements solides, penchant du côté de l’objectivité et des institutions, fussent-elles requalifiées au nom des pratiques, plutôt que de la subjectivité, de l’herméneutique et de l’action individuelle, avec lesquelles le tournant pratique s’est parfois confondu. Certes, les éléments de ce débat ne sont pas complètement restitués dans le recueil de textes rassemblés dans le volume. Mais ils apparaissent au vu de l’ensemble, notamment à travers certaines critiques et réponses formulées par les contributeurs, y compris Garfinkel, qui se défend de tout subjectivisme et appelle à considérer les faits sociaux « comme des choses », à condition d’y voir des accomplissements objectifs. Le souci de rééquilibrage apparaît plus nettement lorsqu’on se réfère à des propos d’Anne Rawls non repris dans l’ouvrage, qui signalent nettement ses intentions : « Au lieu d’une sociologie fondée sur la théorie des pratiques de Durkheim, ce qui permettrait d’établir un lien solide avec l’étude des pratiques globales dans les domaines des affaires, des sciences, de l’économie et de la communication, la discipline s’est tournée vers le pragmatisme et vers d’autres positions conventionnelles qui placent les croyances et les motivations personnelles au cœur de la vie sociale. Dès lors, les pratiques réellement à l’œuvre, qui sont indispensables pour comprendre la science et la vie économique, se révèlent invisibles aux yeux des chercheurs » [1].

Enfin – et c’est le dernier point – la critique formulée contre certaines dérives du tournant pratique se veut sévère, mais loyale : il ne s’agit en aucun cas d’une tentation conservatrice, visant à travers la figure de Durkheim un rapprochement avec l’orthodoxie sociologique. Ce rapprochement apparaîtrait comme une régression, voire une trahison, au regard des intentions portées par le tournant pratique. Il n’en demeure pas moins que le retour vers l’objectivité n’est pas sans conséquence : il exige un positionnement clair vis-à-vis des ennemis d’hier. Pour tracer une nouvelle ligne de partage, réintroduisant de l’objectivité en se référant à Durkheim, sans retourner à l’ancienne sociologie fonctionnaliste de Parsons, Rawls doit se battre sur deux fronts. Elle doit acclimater le sociologue français au tournant pratique, au point de le considérer comme un précurseur de l’ethnométhodologie, et produire en parallèle une critique appuyée de Parsons, qui sert – une fois encore – d’indispensable repoussoir.

Ce numéro d’Enquête ne déplace donc pas seulement la ligne de partage entre naturalisme et constructiviste en investissant de façon inédite la théorie durkheimienne de la connaissance ; il interroge tout autant certaines inflexions majeures de la sociologie contemporaine. Les tenants du tournant pratique, qui ont renouvelé la sociologie à partir des années soixante, peuvent-ils indéfiniment prolonger le geste initial, au risque de manquer les bouleversements du XIXe siècle ? Ou bien doivent-ils au contraire se démarquer de leur propre tradition, en revenant aux classiques ? Ce retour requiert l’élaboration d’une nouvelle généalogie, fut-elle largement reconstruite. On se demandera certainement si cette généalogie peut, sans un certain forçage théorique et historique, s’affranchir d’une partie du contenu des œuvres, qu’elles servent de références ou de repoussoir. C’est là une des nombreuses questions auxquelles ce numéro d’Enquête invite à réfléchir, quitte à repartir pour cela d’un Durkheim ethnométhodologue.

Pour citer cet article :

Daniel Benamouzig & Philippe Simay, « Durkheim pragmatiste et autres constructions », La Vie des idées , 24 novembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Durkheim-pragmatiste-et-autres.html

Nota bene :

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par Daniel Benamouzig & Philippe Simay , le 24 novembre 2008

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Notes

[1Rawls, A.W. Epistemology and Practice : Durkheim’s elementary forms of religious life, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 316).



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