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Cosmologies de Lévi-Strauss

À propos de : W. Stoczkowski, Anthropologies rédemptrices, Hermann éditeurs.


Comment expliquer que Lévi-Strauss ait soutenu, à quelques années d’intervalle, des conceptions opposées du racisme ? Pour Wiktor Stoczkowski ce changement s’éclaire à la lumière des grandes cosmologies sur lesquelles repose la théorie scientifique de l’anthropologue.

Recensé : Wiktor Stoczkowski : Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Paris, Hermann éditeurs, 2008, 343 pages, 32 euros.

Entreprendre une description complète du monde est inconcevable, puisque des milliers de nos existences n’y suffiraient pas et qu’entretemps il n’aurait cessé de se transformer... Néanmoins, pour y vivre et y agir, et à l’instar de ce qu’ont fait et continuent de faire toutes les cultures, nous avons besoin de nous en construire une idée ou une image globale. Sans doute s’agit-il là du système d’orientation le plus archaïque et le plus nécessaire. Ces cosmologies peuvent emprunter à la réalité tel et tel de ses éléments, le plus souvent pour la déformer, elles ne lui sont jamais asservies. Or ce trait architectonique caractérise de la même manière un grand nombre de théories au sein des sciences humaines, a fortiori celles qui prétendent de leur promontoire fournir une explication intégrale de l’homme, du monde, de l’histoire (marxisme, freudisme, structuralisme etc.).

Cette thèse très générale sert à la fois de point de départ et de cadre explicatif à une nouvelle et passionnante enquête de W. Stoczkowski, enquête qui vient après celle qu’il a consacrée il y a quinze ans à la recherche des vieux préjugés culturels occidentaux qui ont nourri et même fondé les thèses savantes de la paléoanthropologie moderne [1]. W. Stoczkowski transpose donc dans le domaine de l’étude de la culture savante un principe bien connu de toute étude anthropologique. Ce rapprochement est, selon lui, possible, puisque les deux types de culture reposent de la même manière et en dernière instance sur une « conception cosmologique » (p. 18). Ces conceptions se ressemblent aussi dans la mesure où elles ne sont jamais créées ex nihilo, puisqu’elles résultent d’une histoire souvent complexe où s’entremêlent des courants parfois nombreux. Il n’est pas rare d’ailleurs que l’on retrouve encore aujourd’hui dans la culture savante des schèmes de pensée ou des notions venus de Platon, de Lucrèce, des stoïciens, des premières théories chrétiennes ou des penseurs gnostiques, pour ne citer que des systèmes nés au cours de l’Antiquité. Et, sous leur forme achevée, ces conceptions, ajoute W. Stoczkowski, présentent toujours une organisation identique fondée sur la présence d’une ontologie, d’une étiologie, d’une axiologie et d’une sotériologie. La première dit ce qu’est foncièrement le monde ou la condition humaine ; la seconde complète la précédente en définissant la nature et l’origine des maux, accidentels ou irréversibles, qui les accablent ; la troisième, au nom de son propre système de valeurs, permet de porter un jugement sur ces maux et sur la nécessité d’en débarrasser le monde ; quant à la dernière elle dessine, en particulier quand ces maux ne sont qu’accidentels, l’avenir qui attend l’humanité lorsqu’elle sera parvenue à les supprimer. On notera évidemment la grande parenté de ce modèle heuristique général avec celui que présentent la cosmologie et l’anthropologie chrétiennes. Ce dernier modèle a sans aucun doute influencé la plupart des cosmologies occidentales ultérieures, scientifiques ou non, religieuses ou non, à commencer par celle qu’a imaginée Marx. D’où, d’ailleurs, la possibilité de passer de l’une à l’autre assez facilement, mais non de les habiter simultanément.

Deux visions du racisme

Dans ce nouvel ouvrage, l’enquête incroyablement précise, méthodique et fouillée menée par W. Stoczkowski invite donc à regarder un pan de l’œuvre scientifique de C. Lévi-Strauss à la manière dont les ethnologues regardent habituellement les cultures lointaines. Il s’intéresse en particulier à deux textes : Race et histoire, publié en 1952, et Race et culture qui date de 1971. Deux textes célèbres donc, mais qui ne concernent ni le structuralisme ni les systèmes de parenté.

Ces deux textes abordent, on le sait, le même thème central, le racisme, mais ils ont donné lieu à des réactions diamétralement opposées. Alors que le premier peut être considéré comme un exemple irréprochable de pensée éminemment correcte, le second a suscité étonnement et réprobation au point de faire passer son auteur pour un disciple de Gobineau, voire pour un raciste aigri. En effet, dans le premier, C. Lévi-Strauss, suivait assez fidèlement la doxa de l’UNESCO, élaborée après l’extermination massive des Juifs au cours de la seconde guerre mondiale. Elle affirmait solennellement l’égalité des races et des hommes. Il se prononçait en faveur du pluralisme des cultures, considérées toutes comme foncièrement respectables, et même de leur métissage mesuré. Mais il apportait aux questions les plus embarrassantes des réponses trop alambiquées ou trop iréniques pour le convaincre lui-même longtemps : comment pondérer le métissage afin qu’il ne supprime pas la richesse née de la diversité ? Comment expliquer les différences souvent profondes en matière de progrès techniques ou intellectuels que présentent les cultures sans évoquer une forme ou une autre d’inégalité ? Et comment concevoir la collaboration entre des cultures si différentes tout en évitant leur uniformisation ?

Le texte de 1971 rompt d’ailleurs avec cet optimisme de commande et s’achève sur ce qui a pu être considéré comme un reniement. Que W. Stoczkowski résume ainsi : « Le progrès civilisateur mène à la croissance de la population, laquelle favorise les échanges, mais ces derniers conduisent à l’effacement de la diversité culturelle, en même temps que la saturation démographique engendre fatalement l’intolérance et l’hostilité à l’égard de peuples devenus rivaux » (p. 48). Le moins que l’on puisse dire est que cette « vision désenchantée de l’homme » et ce pessimisme foncier ont autant surpris que déplu.

Face à deux textes aux conclusions aussi dissemblables, Stoczkowski n’invoque pas une soudaine hypocondrie chez C. Lévi-Strauss ou on ne sait quel autre facteur idiosyncrasique. Conformément à son postulat de départ, il pose que ces deux textes s’inscrivent dans des schèmes cosmologiques différents, le premier étant évidemment plus optimiste que le second, mais on pourrait aussi bien dire que le premier mise sur le volontarisme, quant au second il semble aussi fataliste et résigné que la philosophie de Gobineau. Dans le premier, W. Stoczkowski retrouve en particulier l’influence intellectuelle et morale du socialiste belge Henri De Man dont le jeune C. Lévi-Strauss fut un fervent disciple. Par le biais de cette tradition, ce dernier a pu se rapprocher après guerre et sans trop de difficultés de l’optimisme humaniste de l’UNESCO. Mais, pratiquement à la même époque, les craintes nombreuses qu’il percevait dans le sillage d’une croissance démographique exponentielle, allaient le conduire à modifier assez sensiblement son premier modèle cosmologique. En effet, cette nouvelle donnée étiologique allait conditionner son diagnostic sur le Mal absolu incarné désormais par la surpopulation, catastrophe qui menaçait à la fois la Nature et les cultures humaines dans leur coexistence paisible et leur diversité. Pour C. Lévi-Strauss (et il ne semble plus avoir varié sur ce point depuis lors), la surpopulation entraîne en effet le massacre de toutes les ressources naturelles et, mécaniquement, une promiscuité de plus en plus nocive, puisque les individus, incapables de la supporter, développent des sentiments de haine à l’égard de leurs semblables qui leur apparaissent d’ailleurs désormais comme très peu ressemblants à eux-mêmes. Les sentiments xénophobes et racistes trouvent là leur origine. De Race et histoire à Race et culture on assiste en définitive à la substitution d’un modèle cosmologique à un autre, substitution qui s’accompagne très logiquement d’une modification, non des termes eux-mêmes de la série (étiologie, ontologie, axiologie et sotériologie) mais de leur contenu.

À la fin de l’ouvrage, le lecteur, pour peu qu’il ait été doté d’un esprit aussi agile que celui de l’auteur, ne manquera pas de (se) poser cette question : si toute théorie scientifique ambitieuse repose nécessairement sur une cosmologie, en ce cas la démarche qui prétend l’analyser afin d’en rendre compte aussi complètement que possible ne doit-elle pas reposer elle aussi sur une infrastructure cosmologique, fût-elle sommaire, implicite ou dépouillée ? Peut-être W. Stoczkowski souscrirait-il à ces lignes écrites il y a déjà quelques années et qui, dans un contexte voisin, tentaient de répondre à une question similaire. « [Cette démarche] n’est nullement soucieuse de substituer une nouvelle cosmologie à celles qu’elle étudie. Son ambition finale est et n’est que d’ordre méthodologique, puisqu’elle ne découvre progressivement sa propre systématicité que dans les règles qu’impose l’analyse comparative des autres systématicités. Indifférente à toute métaphysique, elle s’amuse à démonter aussi proprement que possible toutes celles, complexes ou fragmentaires, qu’elle rencontre sur son chemin [2] ».

Pour citer cet article :

Daniel Dubuisson, « Cosmologies de Lévi-Strauss », La Vie des idées , 22 janvier 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Cosmologies-de-Levi-Strauss.html

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par Daniel Dubuisson , le 22 janvier 2009

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Notes

[1Anthropologie naïve, anthropologie savante. De l’origine de l’homme, de l’imagination et des idées reçues, Paris, CNRS-Éditions, 1994.

[2Daniel Dubuisson, Mythologies du XXe siècle. Dumézil, Lévi-Strauss, Eliade, 2e éd., Villeneuve d’Ascq, Presses du Septentrion, 2004, p. 15.



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