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La ville est le point focal de tous les débats sur la mondialisation des styles de vie et le « vivre ensemble » dans les sociétés modernes. Vivre en ville y apporte une approche pluridisciplinaire bienvenue, ainsi qu’un tableau optimiste d’une « urbanisation heureuse ». L’étude des modes de vie urbains qu’il propose peut cependant être approfondie.

Recensé : Vivre en ville. Observatoire mondial des modes de vie urbains, sous la direction de Julien Damon, Paris, PUF 2008. 250 p., 14€.

Si les gens de finance, emportés par l’hubris, n’avaient poussé le monde dans une crise systémique majeure, 2008 eût été désigné comme « l’année de la ville », celle où le nombre d’habitants vivant dans les villes au niveau mondial a dépassé celui des ruraux – ils n’étaient que 10% en 1900 – ; où le prix Nobel d’économie récompense un fondateur de la nouvelle géographie économique, Paul Krugman, chantre des effets d’agglomération ; où la banque mondiale consacre son rapport annuel sur le développement aux bienfaits de l’urbanisation. Il n’est pas jusqu’au débat français, qui, du schéma directeur régional de l’Île-de-France en projets concurrents de Grand Paris, n’aurait été absorbé par la discussion stratégique sur l’avenir métropolitain. La crise financière nous a replongés dans Keynes et les plaisirs nostalgiques de l’État développeur, en attendant l’introuvable régulation mondiale. Cela passera peut-être, se transformera inévitablement. La ville – et ses habitants de plus en plus nombreux – resteront.

couveC’est le mérite de Vivre en ville, ouvrage collectif réalisé sous la direction de Julien Damon, de le marquer à travers des commentaires appropriés sur le devenir urbain en partant de l’enquête Ipsos, réalisée pour le compte de Veolia Environnement et présentée dans un projet « d’observatoire mondial des modes de vie urbains ». Rappelons la nature de l’enquête qui sert de matériau – de prétexte ? – au livre : 8500 personnes interrogées dans quatorze grandes villes mondiales (environ 600 par métropole), des villes du Nord essentiellement, deux villes chinoises (Shanghai, Pékin), deux métropoles du monde en développement, bien seules (Mexico, Alexandrie). L’interrogation sur « l’être en ville » a été menée en ligne et complétée par une phase qualitative réservée aux jeunes urbains bien dotés en capital culturel ou économique.

Le biais est donc fort, comme le défi lancé aux auteurs : poser les jalons d’une réflexion sans conteste indispensable sur l’homo urbanus, en partant du « bobo urbanus  » [1] jeune et « nordiste » alors que l’urbain de demain sera certes jeune mais surtout « sudiste » ou « émergent », et très grisonnant au Nord. Cela donne une introduction où il apparaît, sans grande surprise, que l’habitant des villes est plutôt heureux – « la ville rend libre »-, satisfait des possibilités d’ouverture au monde et de l’accès aux loisirs et à la culture offerts par la vie urbaine mais inquiet des perspectives en matière de sécurité et de qualité de l’environnement.

Mais le défi est relevé… c’est la force d’un livre que de permettre au lecteur de gagner en profondeur et en richesse d’analyses et donc en plaisir au fur et à mesure de la lecture. Inégalités, polarisation sociale, menace sur le développement durable, pauvreté, catastrophes à venir… Le tour est complet même si la tentation est grande, comme le monde est désormais urbain, d’en ramener tous les malheurs à la ville. « Le bonheur des villes » dont parlait Alain Cluzet [2], qui ressort largement de l’enquête, laisse finalement de plus en plus de place à la « ville-monde/ville monstre » [3] de Saskia Sassen. Vivre en ville 2008 invite alors à approfondir trois questions.

La ville, levier de la mondialisation

La première est celle de l’apparition de l’homo urbanus et de la perspective, débattue en économie, de la convergence (ou de l’uniformisation). À travers l’urbain, une communauté mondiale verrait-elle le jour ? Communauté interdépendante de destin (bâtir la densité soutenable), de pratiques et de vies, de liens (les villes lieux d’ouverture au monde, de migrations temporaires ou durables, de réseaux mondiaux). Convergence réelle mais relative. De la même façon que la mondialisation n’a pas fait disparaître la diversité des capitalismes, l’urbanisation généralisée souligne l’existence de plusieurs types d’homo urbanus, au dessin encore flou dans l’enquête, parmi lesquels il faudrait certainement distinguer l’urbain classe moyenne et optimiste asiatique, l’urbain anglo-saxon stressé, dynamique et socialement polarisé [4], l’urbain continental se voulant équilibré et cultivé, l’urbain des mégalopoles du tiers-monde grand oublié de l’observatoire mondial. À chacun de ces types, correspondraient une réalité et des projets urbanistiques physiquement incarnés.

Construction théorique ? Pas seulement. Dans la recherche d’un dépassement des tensions est-asiatiques (Chine, Japon, Corée, Taïwan) héritées d’un XXe siècle qui n’est pas digéré, le METI japonais s’est efforcé dans le nouveau siècle de penser une intégration régionale, politiquement introuvable, par la culture urbaine [5]. Une classe moyenne asiatique s’épanouit dans les villes. Elle a les mêmes habitudes de consommation, des styles de vie proches, une passion technologique partagée. Elle a un intérêt fort dans les produits « culturels » régionaux (séries télévisées, films, disques, modes, produits technologiques multimédias). Elle se construit sur des échanges d’étudiants, de touristes, d’artistes, de biens culturels. Elle pourrait être facteur de meilleure compréhension et moteur d’unité régionale [6].

Le deuxième point est la question démocratique. L’urbain de l’Observatoire mondial est habitant, usager, consommateur…peu ou pas citoyen ou acteur de l’élaboration et de la mise en œuvre du projet urbain. On est loin de la « métropole planifiée et négociée » autour du « partage des expertises et de la connaissance » [7] voulue lors de la révision du schéma directeur de la Région Île-de-France. Au delà des querelles sans solution de design institutionnel qui font le délice des spécialistes et dont l’étalonnage mondial ne renvoie à aucun modèle incontestable mais bien aux idiosyncrasies nationales [8], se pose le problème de la gouvernance, comme alternative post-fordiste au gouvernement, c’est-à-dire l’élaboration et la conduite des politiques publiques à travers des interventions collectives, de préférence coordonnées, des différents niveaux de gouvernements, des institutions publiques autonomes [9], des acteurs privés « constitués » – les milieux économiques, les différents groupes d’intérêt – et de la participation citoyenne. Alors quelle route vers le gouvernement 2.0 puisque les urbains de l’enquête sont sur la toile [10] ? Tout aussi déterminante pour la question démocratique est l’intégration des nouveaux urbains migrants dans les processus de choix collectifs – immigrés des métropoles occidentales ou japonaises, mingong chinois [11] – puisque l’attraction métropolitaine dépasse les vieilles frontières de l’État-nation et se nourrit de la diversité culturelle et ethnique. Diversité, gouvernance, démocratie : le vivre en ville devra aussi y répondre, d’autant qu’il est confronté aux exigences urbaines en matière de qualité environnementale, d’équipements collectifs, notamment pour les transports, de convivialité et de préservation du niveau de vie.

Un troisième enjeu constitue un angle mort de Vivre en ville  : c’est celui de l’homo urbanus producteur. Il faut attendre plus des deux tiers du livre pour le voir apparaître comme tel. Pourtant la ville enfle parce qu’il y a bénéfice de l’agglomération pour l’économie. Et comme l’urbain se veut acteur responsable et « soutenable », la métropole post-fordiste – au moins au Nord – étant de plus en plus investie dans la production immatérielle et les industries et services de la création, il va pouvoir concilier engagement personnel et professionnel.

L’homo urbanus appelé à résoudre le défi des biens publics mondiaux ? Cela nous ramène au débat premier sur la métropole comme constitutif du global, sous forme en quelque sorte d’un « globurban » encore à concevoir. Les deux sont en effet inséparablement liés même si les économistes internationalistes rencontrent rarement les spécialistes de la ville. Est-ce un hasard si une des meilleures expertes en planification urbaine, Saskia Sassen, a précédé d’une demi décennie Joseph Stiglitz pour analyser la « mondialisation et ses mécontentements » [12] ? Un des intérêts de l’approche pluridisciplinaire de Vivre en ville est précisément d’inviter à une telle rencontre... et de la prendre au sérieux. En faisant semblant de croire les résultats subjectifs de l’observatoire mondial des modes de vie urbains – « une urbanisation heureuse » – tout en gardant à l’esprit les nombreux correctifs objectifs apportés par les co-auteurs de l’ouvrage, ne pourrions-nous dessiner une réponse métropolitaine aux défis ouverts de la « mondialisation malheureuse » ou tout du moins perçue comme telle dans notre pays ?

À plus court terme, n’y-t-il pas urgence à proposer une contribution urbaine à la résolution de la crise : par l’investissement et l’expérimentation écologique dans les villes, le développement des services du lien social, la construction d’un nouvel imaginaire habité, autour de la création, le transfert de technologies urbaines vers les métropoles du tiers monde… un appel à un new urban deal

Pour citer cet article :

Denis Tersen, « Comment étudier la ville ? », La Vie des idées , 22 décembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Comment-etudier-la-ville.html

Nota bene :

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par Denis Tersen , le 22 décembre 2008

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Notes

[1Deux illustrations : la métropole parisienne est la ville « intra-periphericos » et oublie les 9 millions de franciliens non-parisiens, Tokyo est réduite au gouvernement métropolitain de Tokyo et à ses 12 millions d’habitants, très en deçà de la population de la conurbation de Keishin (35 millions) englobant en plus de la capitale impériale Saitama/Kawasaki/Yokohama.

[2Au bonheur des villes, Éditions de l’Aube 2003.

[3Raisons politiques n°14, 2004.

[4À rebours de nombreuses études, Londres sort relativement dévalorisé du sondage Ipsos.

[5Cf. les « livres blancs » 2004 et 2005.

[6L’harmonie économique et politique par la culture sous influence indolore de la soft power japonaise : le projet n’est pas gagné. L’agglomération peut aussi concentrer toutes les frustrations et être accueillante aux tentatives de manipulations et aux « vieux » réflexes nationalistes.

[7Valérie Mancret-Taylor et alii, Île-de-France 2030 – ateliers de création urbaine – futurs possibles, édition Dominique Carré 2008.

[8Londres s’est redressé à partir du milieu des années 1980 sans gouvernement londonien puis avec une gouvernance fragmentée et sur le papier inefficace – une Greater London Authority faible, deux régions voisines mais métropolitaines de fait, non coordonnées, 33 boroughs. Il n’y a pas eu plus de démarches coopératives explicites entre acteurs de type « cluster » – les pôles de compétitivité pour faire une analogie française – à l’exception de la City. Donc cela marche avec la main ou la poignée de mains invisibles – la force des liens faibles et la bière dans un pub ou les agapes partagées des grands restaurants.

[9Pour un exemple d’alternative stratégique dans un domaine essentiel pour l’avènement d’une métropole de la connaissance cf. Ariane Azema, « les universités d’Ile de France : une exception ? », Cahiers de l’IAURIF n°143 -2005.

[10En Australie, un site « mystreet.com » permet de signaler en temps réel les nids de poule ou les objets abandonnés dans la ville.

[11Sur les mingong lire le très beau livre de Stéphane Fière, La promesse de Shanghai, édition « Bleu de Chine » 2007.

[12Globalization and its discontents par Saskia Sassen (New Press 1998), par Joseph Stiglitz (WW Norton and company 2002).



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