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Pour rendre compte de la richesse et de la vitalité du monde germanique, le récent dictionnaire publié par Bayard fait la part belle aux influences culturelles, aux transferts humains, aux espaces d’échanges, sans oublier les « intraduisibles », ces mots qui ont été importés tels quels de l’allemand vers les autres langues.

Recensé :

Élisabeth Décultot, Michel Espagne et Jacques le Rider (dir.), Dictionnaire du monde germanique, Paris, Bayard, 2007, 1308 p., 149 euros.

Nous vivons aujourd’hui la vogue des dictionnaires. Parce qu’ils compriment le savoir, parce qu’ils donnent aux lecteurs le sentiment de l’exhaustivité, ils constituent l’outil idéal et rassurant d’une bibliothèque. Mais les dictionnaires sont aussi, on le sait depuis le Dictionnaire critique de la Révolution Française, que dirigèrent en 1989 François Furet et Mona Ozouf, les lieux où s’offrent aux lecteurs sous une apparence anodine les avancées les plus pointues d’une discipline. Le Dictionnaire du monde germanique, volume de plus de mille pages qui paraît sous la direction d’E. Decultot, M. Espagne et J. Le Rider, ne fait pas exception à la règle. Il vient en effet couronner le développement, depuis une vingtaine d’années, d’un courant historiographique connu sous le nom de « transferts culturels » et que traduit l’objet même de l’étude : la définition des contours intellectuels du monde germanique. S’il n’affiche pas cette dimension critique dans son titre, l’ouvrage se constitue en effet dès le départ à travers la mise en question de son propre domaine de compétences : l’Allemagne ou plutôt l’aire de l’influence germanique. Dépassant les frontières géographiques – même si un ensemble de cartes fort précieuses centre le propos autour du périmètre Allemagne, Autriche, Suisse, Néerlandophonie jusqu’à l’Alsace et la Moselle –, transgressant les frontières culturelles, c’est à l’aune de l’influence de la culture germanique et des éléments de sa réception qu’il faut mesurer le parcours proposé ici. Aucune prétention à couvrir la totalité du domaine, mais un choix assumé de ses directeurs et un défi relevé par les auteurs qui reflète l’arrivée à maturité d’une discipline. Ainsi chaque article reflète-t-il dans son architecture le résultat de ces longues années de recherche. Tel est sans doute le meilleur fil pour se repérer dans un ouvrage qui, adoptant l’ordre chronologique, peut parfois égarer un peu son lecteur. Il faut donc, pour juger de sa réussite, tenter de mettre au jour quelques-unes des clés d’entrée.

Sur le plan de la méthode tout d’abord, la période envisagée – depuis le Saint-Empire jusqu’à nos jours – cherche moins à dérouler une chronologie qu’à mettre en lumière la façon dont à chaque nouvelle étape de sa formation, le monde germanique se constitue sur fond d’une volonté affirmée par rapport à ses voisins immédiats ou plus lointains. Ainsi la place faite au Moyen Âge ne tient-elle pas seulement à l’importance politique de la période mais au moins autant au rôle qu’elle joua dans les représentations du XIXe siècle lorsqu’il s’agit de ressusciter la nation allemande, notamment face au frère et adversaire français. Cette volonté de présenter des champs et des aires d’influence successifs explique la présence d’articles qui auraient pu passer pour incongrus. Parmi ceux-ci, citons celui qui traite de « Victor Cousin » et dans lequel M. Espagne indique qu’en dépit d’une piètre connaissance de l’allemand le philosophe français et grand maître de l’Université fut un passeur franco-allemand de toute première importance. Plus surprenant encore, celui que U. Leben consacre aux « ébénistes allemands en France », façon de montrer que les transferts culturels passent avant tout par les hommes. Venus s’installer dans la France du XVIIIe siècle, alors patrie du bon goût, ceux-ci jouèrent en tant que groupe un rôle dans les événements révolutionnaires qui se déroulèrent en 1789 au Faubourg Saint-Antoine. Si l’on se tourne maintenant vers la géographie, parmi l’ensemble des aires culturelles envisagées, il en est évidemment une privilégiée et pour laquelle le dictionnaire se révèle un instrument très précieux. Il s’agit de l’ensemble formé par l’ancienne RDA, espace privilégié de contacts et de conflits à la fois, comme le donnent à entendre les nombreux articles qui lui sont consacrés. On lira avec intérêt ceux qui traitent de l’économie, de l’histoire politique mais plus encore ceux dévolus aux développements artistiques qui incarnèrent souvent des espaces de liberté, et donc de réception, autonomes.

À travers l’évocation d’événements historiques, de notions mathématiques, d’écrivains, d’artistes et de musiciens, de concepts sociologiques ou philosophiques, c’est toujours la question de savoir comment se définit une culture qui forme la colonne vertébrale du livre. Certains articles n’hésitent pas à pénétrer très en détail dans le champ culturel ; ainsi celui consacré à la pulsion, présente aujourd’hui le contexte de la réception freudienne, et celui intitulé « thermalisme et villes d’eaux » qui, tout en renvoyant à l’absence de lobby viticole, traite du style Biedermeier auquel vient s’ajouter une certaine idée de la perfection. La caractéristique de cette approche culturelle est de se vouloir avant tout problématique, les auteurs privilégiant des notions qui tissent un espace de confrontation politique économique ou intellectuel. On peut citer l’article « assimilation juive » que l’on doit à J. Ehrenfreund et dans lequel celui-ci ouvre par exemple l’un des dossiers les plus épineux de la présence des Juifs dans l’Allemagne contemporaine.

Affirmant d’emblée la construction réflexive de l’entreprise, c’est sans doute l’importance conférée à la langue qui constitue l’une des portes d’entrée les plus pertinentes du dictionnaire. Le monde germanique désigne en effet d’abord aux yeux de ses concepteurs une aire d’influence culturelle, dans la mesure où c’est la langue qui en trace en premier lieu les contours. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir les domaines qui y touchent se tailler la part du lion dans l’ensemble. Une fois encore, le propos des auteurs est avant tout de tisser un réseau de relations, de mettre en résonance les différents secteurs d’une société, voire, au besoin, de passer les frontières. Les concepteurs du dictionnaire accordent à ce titre une large place à l’ensemble des vecteurs de transmission de la langue, l’imprimerie (« Sachs (Hans) »), les métiers du livre (« éditeurs », « édition critique ») ou le journalisme. L’article « Bible », confié à D. Bourel, ne se contente pas de présenter les développements théologiques depuis le XIXe siècle mais rappelle à la fois l’importance de la Bible pour la constitution de la langue allemande et donc pour son rayonnement, mais également l’apparition, à côté de l’école protestante critique, d’un courant catholique et d’un courant d’études juives qui, depuis M. Mendelssohn jusqu’à M. Buber et F. Rosenzweig, mit les traductions de la Bible au centre de ses préoccupations théologiques. La littérature populaire intervient dans la construction d’une conscience nationale non seulement à travers les contes (voir les articles consacrés aux contes des frères Grimm mais également à leur dictionnaire), les fables et les récits, mais aussi sous des formes plus inattendues comme la célébration de la forêt allemande, dont le thème parcourt les chansons de geste pour se retrouver plus tard dans l’idéologie allemande de la Nature. L’ensemble du domaine littéraire décline ses genres (les idylles, le drame, le « réalisme bourgeois ») et ses disciplines, de la « publicistique impériale » qui, du XVIe au XIXe siècle, traitait des questions de droit public selon la théorie aristotélicienne des formes, jusqu’à la « mythologie » et plus près de nous le « feuilleton », en passant par le genre encyclopédique ou fantastique. La linguistique est largement étudiée, qu’il s’agisse de l’histoire de la langue allemande ou de ses points de rencontre avec les autres linguistiques nationales. Les comparaisons fournissent matière à la confrontation avec des mondes pas totalement étrangers qu’ouvrent pour nous d’autres littératures, anglaise (« Shakespeare en Allemagne »), française (« La tragédie française au XVIIIe siècle en Allemagne »), voire russe (« Dostoïevski »), manière de montrer que les influences sont loin de se développer à sens unique. Enfin l’importance du nombre d’auteurs cités, depuis le philologue F. A. Wolf ou le cadet des Schlegel, August Wilhelm, fondateur de la revue Athenäum, jusqu’aux plus contemporains comme Christa Wolf ou Arno Schmidt, trace l’un des fils conducteurs les plus explicites qui court tout au long du volume.

Une seconde clé, non moins pertinente, pour appréhender le propos de l’ouvrage renvoie à la dimension interculturelle mise en œuvre par ses concepteurs. Elle explique par exemple que ce que B. Cassin appelait dans un ouvrage précédent les « intraduisibles », soit en petit nombre dans le dictionnaire. Les auteurs s’attachant au contraire à multiplier les passerelles entre les concepts ou les représentations nationales. On en trouve néanmoins quelques-uns comme cet Auslandsdeutschtum qui désigne les populations germaniques établies dans les pays non germanophones et renvoie lui-même à l’essence de la Deutschtums que F. Schiller définissait comme « une grandeur morale » reposant sur la culture et le caractère de la nation. Gesamtkunstwerk ou « œuvre d’art totale » se rapporte au contexte singulier du premier romantisme d’abord, de l’art wagnérien ensuite pour traduire le nazisme comme une amplification et une perversion de cette notion. Quant à Heimat, elle se décline en Heimatfilm, Heimatliteratur et Heimatvertriebene, qui désigne une catégorie spécifique de réfugiés, obligés après-guerre par les forces d’occupation de s’expatrier en Allemagne et qui composent en 1950 près d’un cinquième de la population de la RDA. D’autres sont plus attendus, parmi lesquels on trouve l’Aufklärung et son Schwärmerei, le Vormärz qui précède les mouvements révolutionnaires des années 1840, mais aussi l’Oberhausen, du nom de la ville où se tient depuis 1954 le festival du court-métrage et qui, par extension, en est venu à désigner le jeune cinéma allemand qui s’est insurgé contre la vague des films commerciaux.

Dernière entrée proposée parmi de multiples possibles, bien que plus discrète, l’interrogation qui porte sur la discipline elle-même et la démarche historiographique qui conduit l’entreprise et constitue presque le dictionnaire comme son propre objet d’étude, lui donnant son unité. Ainsi doit-on comprendre le nombre d’articles dont les intitulés évoquent des controverses : l’opposition entendement/raison autour de laquelle se développeront à partir de l’idéalisme critique la plupart des grandes visions philosophiques, ou l’opposition « expliquer/comprendre », chez Dilthey puis Weber et enfin K. Popper et C.G. Hempel, qui définit le modèle propre aux sciences de l’esprit. C’est son propre paysage intellectuel que le dictionnaire tend par moment à dessiner.

Enfin, on pécherait par omission si l’on passait sous silence la forme de l’ouvrage. S’il satisfait en effet aux propriétés du genre, on peut néanmoins regretter l’absence de renvois à la fin de chaque article qui rendrait explicite cette large cartographie que le dictionnaire s’efforce de tisser. Néanmoins, il y a fort à parier que ce dictionnaire, qui constitue le prototype d’un nouveau genre d’histoire, demeurera le seul de son espèce pendant quelques années encore.

Pour citer cet article :

Perrine Simon-Nahum, « Civilisations germaniques », La Vie des idées , 19 novembre 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Civilisations-germaniques.html

Nota bene :

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par Perrine Simon-Nahum , le 19 novembre 2007

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