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Aux sources de l’anthropologie allemande

À propos de : « L’Anthropologie allemande entre philosophie et sciences », Revue germanique internationale.


Loin de constituer une discipline aux contours bien définie, l’anthropologie allemande s’est développée à l’intersection de la philosophie, de la littérature et des sciences de la vie. Le dernier volume de la Revue germanique internationale revient sur la genèse de ce courant de pensée encore méconnu en France, mais qui a joué un rôle décisif dans l’histoire des sciences de l’homme.

Recensé : L’Anthropologie allemande entre philosophie et sciences, des Lumières aux années 1930, Revue germanique internationale n°10, 2009, 28€50.

Du point de vue de l’histoire de la pensée, le dernier numéro de la Revue germanique internationale répond à un besoin réel : il permet de cerner les contours d’une tradition de réflexion très riche, qui reste largement méconnue en France. Étant donnée l’ampleur de la tâche, le volume ne prétend pas à l’exhaustivité. Il s’agit plutôt de présenter un échantillon significatif des recherches actuelles qui, en France et en Allemagne, éclairent « la manière dont théorie anthropologique et sciences empiriques ont interagi sur l’ensemble de la période » (p. 10). Il faut préciser que le terme d’« anthropologie » désigne ici l’étude de l’homme pris dans l’ensemble de ses dimensions naturelles et culturelles, incluant à la fois l’observation empirique et une réflexion d’ordre spéculatif et normatif. Une telle définition soulève inévitablement la question de l’unité de ce champ théorique, qui remet en question les frontières traditionnelles qui séparent les sciences naturelles, les sciences sociales, la philosophie, et – même s’il en est question de manière plus marginale – l’art (cf. l’article de Tanja van Hoorn, qui porte sur la littérature). Sur ce point, Olivier Agard et Céline Trautmann-Waller, qui ont dirigé le volume, adoptent une position proche de celle que Foucault défendait dans Les Mots et les choses : l’anthropologie ne peut être définie qu’à partir de la manière dont elle « s’adosse à d’autres disciplines » (p. 5) et dont elle discute, interprète ou critique les résultats. Même si certaines contributions interrogent l’apport de la linguistique, c’est la relation avec la biologie qui tient ici le premier rôle. Le problème qui traverse l’ensemble du volume est en effet celui de la définition de la spécificité de l’homme face aux progrès des sciences naturelles qui, avec l’histoire naturelle puis la théorie de l’évolution, prétendent le traiter comme un vivant parmi les autres.

L’émergence du discours anthropologique

Les deux premiers articles se concentrent sur la seconde moitié du XVIIIe siècle, une période charnière pendant laquelle la problématique anthropologique moderne se construit. Écartant l’hypothèse de Niklas Luhmann, qui rapporte la naissance de l’anthropologie moderne aux transformations sociales qui s’opèrent en Europe à partir de la fin du XVIIe siècle, ces études rejoignent à partir des sources allemandes le découpage chronologique que Foucault proposait dans Les Mots et les choses. Alors qu’en 1750, le problème anthropologique est encore posé en des termes propres à l’âge classique (l’anthropologie désigne alors l’étude de l’union de l’âme et du corps), les dernières années du XVIIIe siècle marquent l’apparition en Allemagne, chez Schiller notamment, d’une « anthropologie sociale de la civilisation » (p. 39), dans le sillage des théories naturalistes de l’histoire de l’école écossaise, et en particulier des travaux de Ferguson et Hutcheson.

Une contribution précieuse à l’histoire de l’ethnologie

Les trois textes suivants permettent de mesurer la complexité des liens qui unissent l’ethnologie allemande aux sciences de la nature. Au début du XIXe siècle, Humboldt s’appuie sur le modèle de l’anatomie comparée pour affirmer que l’idée d’humanité doit être enrichie par la confrontation des nations et de leurs caractères singuliers. Cette transposition de la méthode comparative est d’autant plus aisée que pour Humboldt et ses contemporains, les différences entre les groupes humains sont à la fois physiques et culturelles. Mais cette circulation des modèles théoriques entre nature et culture ne doit pas conduire à rabattre l’une sur l’autre. L’itinéraire intellectuel de Wilhelm Wundt, retracé par Michel Espagne, montre ainsi que la « psychologie des peuples » qu’il élabore dans la seconde partie de sa carrière implique un refus de s’en tenir à l’approche physiologique propre à la psychologie expérimentale. Sa volonté d’interroger l’esprit humain à partir de la diversité de ses productions culturelles aura un rayonnement considérable. Si elle inspire directement la Kulturgeschichte de Karl Lamprecht et la théorie des orbes culturels de Friedrich Ratzel, la psychologie des peuples rencontre également un certain écho chez les historiens français et, par l’intermédiaire de Franz Boas, chez les ethnologues américains.

En même temps qu’elle forge ses outils intellectuels, l’ethnologie allemande se transforme aussi dans ses procédures d’enquête empirique. À travers la manière dont trois anthropologues allemands décrivent leur séjour en Polynésie (Georg Heinrich Langsdorff, Adolf Bastian et Karl von den Steinen), Céline Trautmann-Waller retrace l’évolution du rapport au « terrain » entre 1800 et 1920 : avec la professionnalisation progressive de l’ethnologie, qui modifie les conditions de séjour et précise les exigences théoriques, le regard surplombant des récits de voyage est remplacé par une description minutieuse des coutumes et des mythes, et le discours moral sur les mœurs des Polynésiens cède la place à une réflexion critique sur le rôle du colonialisme dans la destruction de ces cultures.

L’anthropologie philosophique face au darwinisme

L’une des caractéristiques centrales de la tradition allemande est l’importance qu’y revêt tout au long de la période couverte par ce volume le discours philosophique sur l’homme. Pour cette anthropologie philosophique, qui prend des formes très diverses, la théorie de Darwin représente un défi incontournable, car elle remet radicalement en question la place de l’homme dans la nature. La question de la valeur accordée à la station verticale permet d’appréhender l’importance de ce bouleversement : longtemps considérée comme une preuve que l’homme occupait le sommet de la création, celle-ci se trouve réinterprétée comme le résultat d’un processus d’évolution contingent. Toutefois, ce n’est pas nécessairement la dimension démystificatrice du darwinisme qui pose problème aux philosophes : un penseur comme Nietzsche, qui s’appuie sur la théorie de l’évolution pour écarter la conception métaphysique de l’homme, refuse pourtant d’accepter une définition de la vie qu’il juge trop utilitaire : à la notion de lutte pour la survie, il veut substituer celle de volonté de puissance.

L’ « Anthropologie Philosophique » qui se constitue en Allemagne à partir des années 1920 autour de philosophes comme Max Scheler et Arnold Gehlen propose un nouage tout à fait différent entre philosophie et biologie. Joachim Fischer montre qu’au lieu d’entrer dans un rapport de confrontation au savoir biologique, comme le font à la fois le créationnisme et le culturalisme, celle-ci s’efforce d’identifier à l’intérieur même de la biologie des preuves que l’homme introduit une rupture dans le domaine de la vie. Relisant Herder à partir de travaux d’inspiration anti-darwinienne qui insistent sur la prématuration et l’inachèvement biologique de l’être humain (néoténie), les tenants de l’Anthropologie Philosophique cherchent dans le concept de « créature déficiente » (Mängelwesen) les moyens de surmonter la dénonciation de l’anthropologie menée par Husserl et Heidegger. Pour Olivier Agard, l’intérêt de cette tradition de pensée est de remettre en question le diagnostic de la mort de l’homme prononcé par Foucault : ayant intégré et dépassé une remise en cause radicale de l’« anthropologisme » de la modernité, des auteurs comme Scheler ou Blumenberg proposent une conception non substantialiste de l’homme dans laquelle il voit une ressource pour répondre aux problèmes que soulève aujourd’hui « la perspective d’une ingénierie du vivant » (p. 186).

À travers ce parcours des débats dans lesquels la figure de l’homme a pris forme, s’est trouvée contestée et redéfinie, ce numéro de la Revue germanique internationale s’impose comme un outil précieux pour quiconque s’intéresse à l’histoire de l’anthropologie.

Pour citer cet article :

Gildas Salmon, « Aux sources de l’anthropologie allemande », La Vie des idées , 7 janvier 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Aux-sources-de-l-anthropologie.html

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par Gildas Salmon , le 7 janvier 2011



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