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Le protectionnisme, un libéralisme internationaliste

par David Todd , le 20 octobre 2009

Le protectionnisme ne date pas des années 1930, mais a été inventé dès le XIXe siècle par des théoriciens allemands, français et américains méfiants vis-à-vis de la puissance commerciale britannique. Pour l’historien David Todd, cette généalogie – souvent méconnue – atténue les soupçons de nationalisme qui pèsent sur l’idée protectionniste.

Depuis l’accĂ©lĂ©ration de la crise Ă©conomique et financière en septembre dernier, une peur hante les classes politiques et mĂ©diatiques occidentales : le retour du « protectionnisme ». De sommet du G7 en sommet du G20, elles rĂ©pètent que c’est la hausse des barrières douanières qui a transformĂ© le krach de 1929 en dĂ©pression et que, pour rĂ©pondre efficacement Ă  la crise, il faut avant tout rĂ©sister au « dĂ©mon nationaliste » du protectionnisme, qui conduit inĂ©luctablement Ă  l’effondrement du commerce international et, in fine, Ă  la guerre. Le raisonnement analogique a Ă©tĂ© une source d’inspiration formidable dans l’histoire des sciences, y compris pour la science humaine qu’est l’économie : Isaac Newton et Albert Einstein, mais aussi Adam Smith et John Maynard Keynes, y ont eu recours. EmployĂ©e par des mains moins habiles, l’analogie – en particulier l’analogie historique Ă  partir d’un seul exemple – n’est le plus souvent qu’un raccourci facile inspirĂ© par la paresse ou la malhonnĂŞtetĂ© intellectuelle.

Le haro actuel contre la tentation protectionniste Ă  partir de l’exemple de 1929 en est un exemple frappant. Le recours au protectionnisme dans les annĂ©es 1930 – promu, entre autres, par Keynes lui-mĂŞme [1] – n’a pas Ă©tĂ© la cause principale d’une dĂ©pression provoquĂ©e par la spĂ©culation financière et rendue dramatique par les politiques dĂ©flationnistes de Heinrich BrĂĽning en Allemagne et de Pierre Laval en France. Au pire, dans les pays d’échelle moyenne comme l’Allemagne et la France, le protectionnisme a Ă©tĂ© une rĂ©ponse inadĂ©quate Ă  la crise. Au mieux, comme dans le cas du Royaume-Uni et de son empire – avec les accords d’Ottawa instituant un système de « prĂ©fĂ©rence impĂ©riale » entre les Ă®les britanniques et leurs possessions outre-mer en 1932 –, il a mĂŞme pu contribuer Ă  un relèvement Ă©conomique partiel en apportant un soutien Ă  la demande de produits nationaux. Dans tous les cas, les dirigeants de l’époque, en se tournant vers le protectionnisme, commettaient la mĂŞme erreur que les dirigeants actuels qui cherchent Ă  retirer des leçons de la dĂ©pression Ă©conomique prĂ©cĂ©dente : c’était au protectionnisme que l’on attribuait la sortie de la grande dĂ©pression des annĂ©es 1870-1880. La lutte actuelle contre le protectionnisme fait figure de ligne Maginot intellectuelle, qui interdit la tenue de dĂ©bats plus substantiels sur la rĂ©organisation du capitalisme mondial.

Pour ĂŞtre utile, le recours aux analogies historiques doit reposer sur plusieurs exemples et, autant que possible, la longue durĂ©e. Le protectionnisme ne date pas des annĂ©es 1930. Il est le produit d’un dĂ©bat intellectuel et idĂ©ologique d’une intensitĂ© exceptionnelle, qui s’est dĂ©roulĂ© au lendemain de la RĂ©volution française et des guerres napolĂ©oniennes, dans la pĂ©riphĂ©rie immĂ©diate du cĹ“ur industriel de l’époque, la Grande-Bretagne, c’est-Ă -dire en France, en Allemagne et aux États-Unis. Loin d’être liĂ© aux idĂ©ologies totalitaires du XXe siècle ou mĂŞme d’être « antilibĂ©ral », ce protectionnisme Ă©tait ancrĂ© dans le libĂ©ralisme issu des Lumières et de la RĂ©volution. Mais ses partisans le dĂ©finirent comme un libĂ©ralisme rĂ©aliste, patriotique et anticosmopolite, ou encore comme l’expression d’une solidaritĂ© nationale entre classes sociales face aux contraintes du marchĂ© mondial. Paradoxalement, ce patriotisme ou nationalisme Ă©conomique fut lui-mĂŞme le fruit d’un dĂ©bat transnational franco-germano-amĂ©ricain, avant que les idĂ©es protectionnistes ne s’exportent depuis le monde occidental jusqu’en AmĂ©rique Latine et en Asie orientale. DiscrĂ©ditĂ© en tant que politique Ă©conomique parmi les classes dirigeantes, le protectionnisme en tant qu’idĂ©ologie n’en conserve pas moins un puissant attrait parmi les Ă©lectorats, notamment dans les pays oĂą sa domination fut Ă©troitement liĂ©e Ă  une phase de dĂ©mocratisation en profondeur de la sociĂ©tĂ© politique, comme les États-Unis ou la France.

L’invention du protectionnisme

La restriction douanière comme moyen de dĂ©courager les importations et d’encourager la fabrication de certains produits Ă©tait un outil banal des systèmes dits « mercantilistes » des XVIIe et XVIIIe siècles. Aux cĂ´tĂ©s des compagnies commerciales dotĂ©es de monopole pour les Ă©changes avec certaines parties du monde, de l’exploitation intensive de colonies esclavagistes pour se procurer des denrĂ©es tropicales ou encore de la rĂ©glementation de la production manufacturĂ©e dans le cadre de corporations, il ne s’agissait que d’un volet d’une vaste politique visant Ă  maximiser le solde de la « balance du commerce », c’est-Ă -dire l’excĂ©dent des exportations sur les importations. C’est contre l’ensemble de cette politique volontariste et de privilèges accordĂ©s Ă  certains groupes de producteurs ou de marchands que plusieurs philosophes des Lumières françaises – le physiocrate François Quesnay, Turgot, Jean-Baptiste Say – et britanniques – Adam Smith, Jeremy Bentham et David Ricardo – Ă©laborèrent une doctrine libĂ©rale et Ă©galitaire de non-intervention des pouvoirs publics dans la vie Ă©conomique [2].

Des deux cĂ´tĂ©s de la Manche, la RĂ©volution française et la RĂ©volution industrielle balayèrent l’essentiel de la panoplie mercantiliste entre 1780 et 1830. En Grande-Bretagne, sous l’impulsion d’un puissant mouvement d’opinion orchestrĂ© par l’Anti-Corn Law League, un lobby manufacturier fondĂ© Ă  Manchester en 1838, le libĂ©ralisme Ă©conomique prit une forme extrĂŞme avec l’abolition intĂ©grale des barrières douanières Ă  l’importation – ce qu’on commence Ă  dĂ©signer par l’expression de « free trade » Ă  partir des annĂ©es 1820 outre-Manche et de « libre-Ă©change » en France Ă  partir des annĂ©es 1840. En France, l’adoption d’un rĂ©gime Ă©conomique libĂ©ral fut Ă  plusieurs Ă©gards plus prĂ©coce qu’en Grande-Bretagne, mais il achoppa sur la question douanière. Sous la monarchie de Juillet (1830-1848), plusieurs hommes politiques et intellectuels de tendance orlĂ©aniste – le jeune Adolphe Thiers, l’ingĂ©nieur Charles Dupin, l’agronome Mathieu de Dombasle – se prononcèrent pour un libĂ©ralisme Ă©conomique limitĂ© au marchĂ© intĂ©rieur, au nom de la solidaritĂ© nationale et pour dĂ©fendre les producteurs nationaux incapables de lutter contre la concurrence de la grande industrie britannique ou de la main-d’œuvre servile agricole de l’Empire russe. Au milieu des annĂ©es 1840, un nouveau mot est crĂ©Ă© pour dĂ©signer cette opposition au libĂ©ralisme douanier, qui remporte le soutien d’une grande majoritĂ© de l’opinion : « protectionnisme » – « protectionism » et « Protektionismus » (ou « Schutzoll ») sont apparus en anglais et en allemand Ă  la mĂŞme Ă©poque [3].

Le protectionnisme moderne n’était donc pas le mercantilisme ressuscitĂ©. Ses principaux porte-parole condamnaient la doctrine de la balance du commerce et l’idĂ©e typiquement mercantiliste d’une quantitĂ© fixe de richesses disponibles. Ils prĂ©conisaient un dĂ©veloppement reposant sur le marchĂ© intĂ©rieur plutĂ´t que sur les exportations. Ils Ă©taient libĂ©raux en politique, hostiles aux institutions d’Ancien RĂ©gime, et libĂ©raux en Ă©conomie, sauf sur la question douanière. Adolphe Thiers a prouvĂ© son libĂ©ralisme politique en contribuant au renversement de Charles X en 1830, en s’opposant Ă  l’autoritarisme de NapolĂ©on III sous le Second Empire, et en Ĺ“uvrant Ă  l’établissement d’une rĂ©publique modĂ©rĂ©e au dĂ©but des annĂ©es 1870. Il prouva Ă©galement son attachement viscĂ©ral Ă  la propriĂ©tĂ© privĂ©e et aux autres institutions du capitalisme libĂ©ral en prenant la tĂŞte de la lutte contre les tendances socialistes de la RĂ©volution de 1848 et de la Commune de 1871. Contrairement Ă  ce qu’affirmait FrĂ©dĂ©ric Bastiat, le chef de file du libre-Ă©changisme français, le protectionnisme n’était pas non plus la matrice du « communisme » [4]. Le protectionnisme Ă©tait plutĂ´t, par opposition au libĂ©ralisme cosmopolite des libre-Ă©changistes, un libĂ©ralisme internationaliste, au sens propre de ce dernier terme. Les protectionnistes cherchaient Ă  rĂ©concilier les prĂ©ceptes de l’économie libĂ©rale avec le concept de souverainetĂ© nationale et l’existence de plusieurs nations en Europe et dans le monde : libĂ©ralisme internationaliste ou nationalisme de marchĂ©, selon la perspective adoptĂ©e.

Le nationalisme du protectionnisme a souvent donnĂ© lieu Ă  des dĂ©bordements xĂ©nophobes, en particulier anglophobes aux XIXe siècle. Le principal lobby protectionniste, l’Association pour la dĂ©fense du travail national, fit placarder sur les murs de Lille et Mulhouse, en 1846, une affiche contre le libre-Ă©change intitulĂ©e « De l’entrĂ©e des marchandises anglaises en France » : « N’est-il pas vrai que c’est en travaillant qu’on gagne de quoi vivre, et que faire travailler l’Anglais pour habiller le Français, c’est donner le pain du Français Ă  l’Anglais ? », interrogeait le texte, avant d’accuser les libre-Ă©changistes d’appeler « l’Anglais Ă  rĂ©gner en France » et de recommander l’union des classes, car « quand il s’agit des Anglais, chefs et ouvriers en France n’ont qu’un mĂŞme intĂ©rĂŞt, une mĂŞme pensĂ©e, un mĂŞme cĹ“ur [5] ». La propagande anglophobe de l’Association pour la dĂ©fense du travail national, dominĂ©e par le grand patronat industriel, avait aussi pour but de dĂ©tourner la colère ouvrière, au moment des premiers dĂ©bats sur l’émergence d’un prolĂ©tariat urbain, contre « l’étranger ».

Cet objectif fut partiellement atteint. Par universalisme et par attachement au thème de l’amitiĂ© entre les peuples, la gauche dĂ©mocratique et socialiste de la monarchie de Juillet avait d’abord pris position en faveur de la libertĂ© du commerce international. ConfrontĂ©s au danger concret de concurrence avec la grande industrie britannique en 1846-1848, les fouriĂ©ristes, babouvistes, proudhoniens et socialistes chrĂ©tiens de Philippe Buchez apportèrent un soutien paradoxal au patronat dans la lutte contre le libre-Ă©change. Selon La FraternitĂ©, « le libre-Ă©change » serait « le règne sans opposition du capital » et « le droit, pour le capitaliste, au nom de la libertĂ©, de tenir Ă  la merci le peuple des travailleurs ». D’après L’Atelier, « les libre-Ă©changistes de l’autre cĂ´tĂ© de la Manche [Ă©taient] les amis du peuple, Ă  peu près comme le loup est l’ami du mouton ». [6] Après la proclamation de la RĂ©publique en fĂ©vrier 1848, plusieurs Ă©meutes ouvrières exigèrent et obtinrent l’expulsion d’ouvriers Ă©trangers, en particulier britanniques, qui travaillaient dans le textile ou la construction de chemins de fer, dans le Nord, en Normandie et dans l’ouest du pays.

Comment expliquer cet embrasement protectionniste et nationaliste de la gauche dĂ©mocratique ? Il faut se souvenir que, depuis la RĂ©volution française jusqu’aux annĂ©es 1880, l’attachement Ă  la nation et l’anglophobie Ă©taient d’abord des thèmes de gauche [7]. De plus, les hommes de centre-droit qui « inventèrent » le discours protectionniste prirent soin de lui donner une tonalitĂ© Ă©galitaire et dĂ©mocratique propre Ă  sĂ©duire la gauche. Dès 1836, Dupin affirmait : « Notre lĂ©gislation protectrice a pour but de rĂ©server pour le peuple français la plus grande masse de travail que des Français puissent faire. Grâce Ă  la protection douanière, il n’y a plus de prolĂ©taires, mais seulement des ouvriers français sous l’égalitĂ© glorieuse du drapeau tricolore ». Sans pousser aussi loin le populisme, Thiers associait systĂ©matiquement le système protecteur Ă  l’hĂ©ritage de 1789 et, en particulier, Ă  la dĂ©fense des petits producteurs agricoles et industriels, contre la concurrence de la grande propriĂ©tĂ© foncière et mobilière britannique. Il ne se privait pas de citer, en exemple, la jeune RĂ©publique amĂ©ricaine, pays pratiquant une politique très protectionniste et pourtant « le plus libĂ©ral et le plus dĂ©mocratique » au monde [8].

Le modèle amĂ©ricain n’a jamais servi de rĂ©fĂ©rence aux adversaires du libĂ©ralisme Ă©conomique, pas plus au XIXe siècle que de nos jours. Mais le libĂ©ralisme amĂ©ricain passait alors, Ă  juste titre, pour plus Ă©galitaire que le libĂ©ralisme aristocratique prĂ©valant en Grande-Bretagne. Cette combinaison de nationalisme Ă©galitaire et de libĂ©ralisme Ă©conomique n’était pas propre au protectionnisme français : comme le libre-Ă©change, les idĂ©es protectionnistes traversèrent les frontières, confirmant le caractère internationaliste quoiqu’anticosmopolite de cette idĂ©ologie politico-Ă©conomique.

La diffusion transnationale d’un nationalisme économique

Le caractère transnational du libre-Ă©change est Ă©vident et bien connu. Le plus souvent Ă  partir de la Grande-Bretagne, Ă  travers les Ă©crits d’économistes et de publicistes utilitaristes (David Ricardo, John Stuart Mill, John Bowring), parfois Ă  partir de la France, Ă  travers les brochures de FrĂ©dĂ©ric Bastiat, les concepts de division internationale du travail et d’avantages comparatifs nourrirent la mise en place de groupes de pression libre-Ă©changistes, au moins dans le monde occidental. Quand le travail de persuasion intellectuelle ne suffisait pas, les pays occidentaux n’hĂ©sitaient pas Ă  recourir Ă  la canonnière pour imposer l’ouverture au commerce international des marchĂ©s du Moyen-Orient et de l’Asie orientale : le blocus d’Alexandrie par la Royal Navy en 1840-1841, les guerres de l’Opium livrĂ©es par la Grande-Bretagne Ă  la Chine en 1839-1842 et – avec le soutien de la France – en 1856-1860, ou l’expĂ©dition du commodore amĂ©ricain Matthew Perry au Japon en 1853 [9].

Mais le protectionnisme connut lui aussi une carrière internationale, depuis les influences rĂ©ciproques entre Ă©conomistes protectionnistes occidentaux dans la première moitiĂ© du XIXe siècle jusqu’à leur rĂ©ception dans le reste du monde, en particulier en Asie, Ă  partir des annĂ©es 1880. Alors que les concepts libre-Ă©changistes circulaient de manière « verticale », depuis les puissances dominantes (Grande-Bretagne, France dans une moindre mesure) vers les pays ou rĂ©gions en dĂ©veloppement, les idĂ©es protectionnistes s’échangèrent « horizontalement », le long d’un axe comprenant les principaux pays tâchant de combler leur retard industriel sur la Grande-Bretagne : États-Unis, France, Allemagne. PlacĂ©s dans des positions gĂ©opolitiques et Ă©conomiques similaires, ces trois pays furent les berceaux simultanĂ©s du protectionnisme.

L’exemple de Friedrich List

Friedrich List, entrepreneur et intellectuel nĂ© en 1789 Ă  Reutlingen dans le Sud-Ouest de l’Allemagne, offre un exemple frappant de ce transnationalisme du protectionnisme [10]. Ce farouche partisan de l’unitĂ© allemande, père spirituel du Zollverein – union douanière des États allemands rĂ©alisĂ©e sous l’égide de la Prusse en 1834 –, est parfois prĂ©sentĂ© comme un prĂ©curseur du nationalisme germanique rĂ©actionnaire et expansionniste des annĂ©es 1890-1945. C’était pourtant un progressiste convaincu, forcĂ© de s’exiler de l’Allemagne de Metternich en 1821, expulsĂ© par la France des Bourbons en 1822, et rĂ©fugiĂ© aux États-Unis de 1825 Ă  1831 : liĂ© au gĂ©nĂ©ral Lafayette en France, il fut aussi proche d’Andrew Jackson, un DĂ©mocrate populiste Ă©lu Ă  la prĂ©sidence amĂ©ricaine en 1828. List fit Ă©galement preuve d’un enthousiasme prĂ©coce pour la toute rĂ©cente invention du chemin de fer : il milita pour la constitution de vastes rĂ©seaux ferrĂ©s dès la fin des annĂ©es 1820 et supervisa la construction de la première grande ligne allemande, entre Dresde et Leipzig, terminĂ©e en 1837.

L’Allemand cosmopolite jeta les jalons de sa doctrine protectionniste pendant ses sĂ©jours en France (dans les annĂ©es 1820 et 1830) et aux États-Unis (1825-1831). Dès 1825, admirant les rĂ©sultats de la protection douanière dans la vallĂ©e de la Seine, il Ă©crivit dans son journal personnel : « Quand donc la vue de rĂ©gions industrielles aussi riches remettra-t-elle sur le droit chemin les Ă©mules d’Adam Smith ? [11] » En 1827, Ă  l’instigation d’un groupe de pression protectionniste, la Pennsylvania Society for the Promotion of Manufactures, il rĂ©digea en anglais une sĂ©rie de lettres qui battaient en brèche les arguments des dĂ©fenseurs de la libertĂ© commerciale aux États-Unis. PubliĂ© dans la presse de Philadelphie puis sous forme de brochure, avec pour titre Outlines of American Political Economy, ce texte rejetait les conclusions de Smith et de ses successeurs sur la libertĂ© du commerce, en proposant de refonder l’économie politique sur la base d’un nouveau concept, celui de « puissance productive » – plutĂ´t que la « richesse » – des nations. Cette esquisse d’une thĂ©orie protectionniste s’inspirait des premiers partisans d’un « système amĂ©ricain » de tarifs Ă©levĂ©s contre les importations de produits manufacturĂ©s britanniques [12]. List citait aussi abondamment Jean-Antoine Chaptal, chimiste et ministre de NapolĂ©on, dont l’ouvrage De l’industrie française (1819) appelait la France Ă  conserver la protection douanière pour ne pas compromettre les progrès industriels rĂ©alisĂ©s sous la RĂ©volution et l’Empire.

Lors d’un sĂ©jour Ă  Paris en 1837, List dĂ©cida de participer Ă  un concours de l’AcadĂ©mie des sciences morales et politiques sur le thème de « la libertĂ© du commerce ». L’entrepreneur de chemins de fer se refit thĂ©oricien et, avec l’aide de sa fille francophone, rĂ©digea en français un mĂ©moire de 165 pages. Ce texte, retrouvĂ© par des universitaires allemands dans les annĂ©es 1920 et publiĂ© sous le titre de Système naturel d’économie politique – une formule employĂ©e par l’auteur dans le manuscrit – Ă©tait la première tentative de List d’élaborer une thĂ©orie systĂ©matique de la protection douanière comme moyen de dĂ©veloppement Ă©conomique. List y prĂ©sentait sous leur forme quasi dĂ©finitive ses deux principaux arguments contre les prescriptions libĂ©rales de l’économie politique classique en matière de commerce international : la « thĂ©orie des forces productives » comme moyen de mesurer le progrès Ă©conomique, par opposition Ă  la « thĂ©orie des valeurs » privilĂ©giĂ©e par les disciples de Smith ; et le primat de l’histoire des nations sur le raisonnement abstrait et cosmopolite. En particulier, List proposait une thĂ©orie du dĂ©veloppement de l’économie nationale en trois stades, auxquels correspondent trois politiques commerciales diffĂ©rentes : une politique initialement libĂ©rale pour donner le goĂ»t des produits manufacturĂ©s ; une phase de protection temporaire pour les industries modernes, comme le coton et le fer ; et un retour au libre-Ă©change une fois la Grande-Bretagne rattrapĂ©e [13].

L’AcadĂ©mie accorda la mention d’ « ouvrage remarquable » Ă  trois mĂ©moires, dont celui de List, mais n’en jugea aucun digne du premier prix. List attribua cet Ă©chec relatif Ă  la supĂ©rioritĂ© numĂ©rique des libre-Ă©changistes parmi les membres de la section d’économie politique de l’AcadĂ©mie. Loin de se dĂ©courager, il entreprit de dĂ©velopper ses idĂ©es de manière plus rigoureuse dans un vĂ©ritable traitĂ©, qu’il souhaitait publier simultanĂ©ment en français et en allemand. Pendant trois ans, il continua de vivre Ă  Paris, comme correspondant du journal libĂ©ral allemand La Gazette d’Augsbourg, et travaillant Ă  son ouvrage bilingue, dont il ne termina pas la version française [14]. Mais la version allemande parut Ă  Stuttgart en 1841, sous le titre Das nationale System der politischen Oekonomie (« Le système national d’économie politique »). Elle valut Ă  List un succès immĂ©diat auprès du public allemand. Grâce au soutien financier de lobbys industriels d’Allemagne mĂ©ridionale, il put aussi fonder un nouveau journal Ă©conomique, Das Zollvereinsblatt, qui rĂ©clama avec vigueur la hausse des barrières douanières du Zollverein ou union douanière des États allemand fondĂ©e sous l’égide de la Prusse en 1834. List mit fin Ă  ses propres jours, probablement en raison de ses difficultĂ©s financières, en 1846.

Sa conception historicisante du dĂ©veloppement Ă©conomique et l’accent qu’il mit sur les bienfaits d’une protection douanière temporaire et modĂ©rĂ©e bĂ©nĂ©ficièrent nĂ©anmoins d’un rayonnement inĂ©galĂ©. Le Système national fut traduit en de multiples langues [15]. Un ouvrage publiĂ© Ă  l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de la mort de List a pu retracer l’influence de ses Ă©crits sur les dĂ©bats de politique Ă©conomique au XIXe et au XXe siècles dans plus d’une vingtaine de pays europĂ©ens, depuis l’Irlande jusqu’à la Turquie [16]. Sa pensĂ©e a jouĂ© un rĂ´le dĂ©terminant dans l’adoption de politiques protectionnistes industrialisantes par la Russie des annĂ©es 1890 et le Japon de l’ère Meiji [17]. Elle a acquis un caractère sulfureux en Europe, parce qu’elle fut rĂ©cupĂ©rĂ©e par les pangermanistes de l’école historique d’économie Ă  la fin du XIXe et les nazis dans l’entre-deux-guerres. Il est vrai que List lui-mĂŞme rĂ©clamait l’annexion du Danemark et des Pays-Bas par l’Allemagne. Mais c’est parce que, comme la plupart des patriotes de son temps, il pensait que seules les grandes nations, Ă  mĂŞme d’assurer leur indĂ©pendance Ă©conomique, Ă©taient adaptĂ©es au monde moderne. Son nationalisme allemand ne l’empĂŞcha pas d’être en mĂŞme temps un patriote amĂ©ricain et un partisan de l’expansion française : son fils mourut officier de la cavalerie française, pendant la conquĂŞte de l’AlgĂ©rie. Ce pluri-nationalisme facilita la dissĂ©mination globale des idĂ©es de List et leur adaptation Ă  diffĂ©rents contextes culturels [18].

L’exemple de Henry Carey

L’éditeur et intellectuel Henry Carey offre un autre exemple du caractère Ă  la fois transnational et progressiste du protectionnisme au XIXe siècle [19]. Son père, Matthew Carey, fondateur de la première grande maison d’édition amĂ©ricaine au dĂ©but du siècle, avait dĂ©jĂ  pris position en faveur de tarifs Ă©levĂ©s contre les importations britanniques et s’était occupĂ© de la publication aux États-Unis d’écrits protectionnistes de Chaptal et des Outlines de List. Partisan d’un libĂ©ralisme Ă©conomique intĂ©gral, Henry Carey prit d’abord parti pour le libre-Ă©change dans ses Principles of Political Economy (1837-1840). Mais comme son père, Ă©migrĂ© irlandais, Henry Ă©tait un anglophobe radical, presque paranoĂŻaque, qui interprĂ©tait toutes les initiatives de Londres comme faisant partie d’un plan d’asservissement du monde Ă  la puissance britannique. L’adoption du libre-Ă©change par la Grande-Bretagne en 1846, combinĂ©e Ă  la crise commerciale qui frappa les États-Unis au milieu des annĂ©es 1840 après l’adoption d’une lĂ©gislation douanière plus libĂ©rale, provoqua son revirement. Cette conversion, d’après l’intĂ©ressĂ©, eut lieu soudainement un matin de 1847 : « Je sautai de mon lit, m’habillai, et fus un protectionniste Ă  partir de cet instant. » Carey s’imposa comme le grand pourfendeur du libre-Ă©change aux États-Unis. Dans plusieurs dizaines de brochures et dans la presse, il attribua tous les maux de son pays et du reste du monde non-britannique, depuis la misère du prolĂ©tariat rural de l’Inde jusqu’au maintien de l’esclavage dans les États du Sud, Ă  la libĂ©ralisation du commerce international encouragĂ©e par Londres [20].

Ce protectionnisme virulent, qui offrait systĂ©matiquement le modèle Ă©conomique français comme alternative au libre-Ă©change britannique, eut une influence profonde sur la culture politique et Ă©conomique amĂ©ricaine. Carey fut l’un des fondateurs du nouveau Parti rĂ©publicain anti-esclavagiste dans les annĂ©es 1850 et le conseiller Ă©conomique d’Abraham Lincoln pendant la guerre de SĂ©cession (1861-1865). C’est sur ses instances et par opposition au libre-Ă©changisme des États sĂ©cessionnistes du Sud que Lincoln adopta une politique ultra-protectionniste. Des tarifs protecteurs très Ă©levĂ©s, oscillant entre 50 et 100 % de la valeur des produits importĂ©s, continuèrent de caractĂ©riser la politique amĂ©ricaine jusqu’à la fin des annĂ©es 1950. Partiellement inspirĂ©e des exemples français et, dans une moindre mesure, allemand, la pensĂ©e Ă©conomique de Carey – mĂ©lange Ă©tonnant d’organicisme inspirĂ© par les progrès de la chimie contemporaine avec une foi intransigeante dans les vertus du capitalisme individualiste et une anglophobie radicale – eut en retour un impact significatif sur l’ancien monde. Ses ouvrages furent traduits de son vivant en français, allemand, russe, italien et japonais. Comme celles de List, ses idĂ©es furent dĂ©tournĂ©es en Allemagne par des historiens et des philosophes affiliĂ©s Ă  la droite nationaliste. Son principal disciple autoproclamĂ©, Eugen DĂĽhring (celui de l’Anti-DĂĽhring d’Engels), fut aussi l’un des principaux inventeurs de l’antisĂ©mitisme moderne [21].

Conclusion

Le protectionnisme, Ă  partir de la fin du XIXe siècle et surtout en Allemagne, a donc bien pu nourrir le nationalisme xĂ©nophobe qui a ravagĂ© l’Europe entre 1914 et 1945. Mais les exemples de Thiers, List et Carey montrent que le protectionnisme a d’abord Ă©tĂ© le fruit d’échanges intellectuels entre nations « dominĂ©es » contre la puissance dominante de l’Empire britannique, plutĂ´t que l’expression d’une soif de domination nationaliste. Ils suggèrent aussi qu’il a souvent Ă©tĂ© la facette Ă©conomique d’un libĂ©ralisme Ă©galitaire, de gauche ou de centre-gauche, qui plaçait le citoyen au-dessus du consommateur. Contrairement Ă  ce que croient beaucoup de leurs partisans respectifs, de nos jours comme au XIXe siècle, la lutte entre le libre-Ă©change et le protectionnisme n’est pas un conflit entre le bien et le mal. Les tarifs protecteurs ne conduisent pas plus mĂ©caniquement Ă  la guerre que le libre-Ă©change ne garantit la paix, comme en tĂ©moigne le traitĂ© de commerce conclu entre la France et la Prusse en 1862, qui n’a pas empĂŞchĂ© le dĂ©clenchement de la guerre de 1870. Les tarifs ne sont ni plus ni moins que des impĂ´ts sur les produits importĂ©s, avec – comme tout impĂ´t – des effets adverses et positifs sur la crĂ©ation de richesses. Leur signification politique et leurs consĂ©quences Ă©conomiques ont, elles, considĂ©rablement variĂ© au cours de l’histoire.


[1« National Self-Sufficiency », New Statesman and Nation, juillet 1933 ; traduit sous le titre « L’autosuffisance nationale », in J. M. Keynes, La PauvretĂ© dans l’abondance, Paris, Gallimard, 2002, 194-212.

[2Lars Magnusson, Mercantilism : the Shaping of an Economic Language, Londres, Routledge, 1994 ; Istvan Hont, The Jealousy of Trade : International Competition and the Nation-State in Historical Perspective, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2005.

[3David Todd, L’IdentitĂ© Ă©conomique de la France : libre-Ă©change et protectionnisme, 1814-1851, Paris, Grasset, 2008.

[4« Le Protectionisme, en se gĂ©nĂ©ralisant, devient Communisme, comme un carpillon devient carpe », in FrĂ©dĂ©ric Bastiat, Protectionisme et Communisme, Paris, 1849, sic pour l’orthographe de protectionnisme.

[5Texte reproduit dans Le Moniteur Industriel, 29 octobre 1846.

[6La Fraternité, 25 janvier 1847 et L’Atelier, novembre 1846.

[7Philippe Darriulat, Les Patriotes. La gauche républicaine et la nation, 1830-1870, Paris, Seuil, 2001.

[8Charles Dupin, DĂ©fense du système protecteur de la production française et de l’industrie nationale, Paris, 1836 ; Adolphe Thiers, Discours sur le rĂ©gime commercial de la France, Paris, 1851.

[9Sur la circulation des idĂ©es libre-Ă©changistes entre pays occidentaux, voir Wolfram Kaiser, « Cultural Transfers of Free Trade at the World Exhibitions, 1851-1862 », Journal of Modern History, n° 77, 2005, p. 563-590 ; sur les liens entre libre-Ă©changisme et diplomatie de la canonnière, voir John Gallagher et Ronald Robinson, « The Imperialism of Free Trade », Economic History Review, n° 6, 1953, p. 1-15 et David Todd, « John Bowring and the Global Dissemination of Free Trade », Historical Journal, n° 51, 2008, p. 373-397.

[10William O. Henderson, Friedrich List : Economist and Visionary, Londres, Franck Cass, 1983 ; Keith Tribe, « Die Vernunft des List : National Economy and the Critique of Cosmopolitan Economy », in Strategies of Economic Order : German Economic Discourse, 1750-1950, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. 32-47.

[11« Tagesbuch », s. d., mi-avril 1825 in Friedrich List, Werke : Schriften, Reden, Briefe, Ă©dition sous la direction de Erwin von Beckerath et al., 10 vol., Berlin, Reimar Hobbing, 1927-1935, t. VIII, p. 77.

[12Comme Daniel Raymond, qui avait proposé, dans ses Thoughts on Political Economy (1820), de remplacer la définition smithienne de la richesse comme valeur échangeable par celle de capacité individuelle à acquérir des biens grâce au travail.

[13Les deux auteurs les plus citĂ©s par List dans ce texte Ă©taient français : Chaptal (encore) et Charles Dupin, dont on a dĂ©jĂ  soulignĂ© le rĂ´le dans l’invention du protectionnisme français. Voir Edgar Salin et Artur Sommer, « Die positiven Quellen der Preisschrift », in F. List, Werke, op. cit., t. IV, p. 50-145 ; voir aussi William O. Henderson, « Friedrich List and the French Protectionists », Zeitschrift fĂĽr die gesamte Staatswissenschaft, n° 138, 1982, p. 262-275.

[14Lors de son sĂ©jour Ă  Paris, List habitait rue des Martyrs et passait souvent ses soirĂ©es Ă  l’hĂ´tel particulier de son ami Adolphe Thiers, place Saint-Georges. Il Ă©crivit aussi des articles hostiles au libre-Ă©change dans Le Constitutionnel, journal de centre-gauche français contrĂ´lĂ© par Thiers (« L’économie politique devant le tribunal de l’histoire », Le Constitutionnel, 25 septembre 1839). Il fait peu de doute que List et Thiers s’influencèrent rĂ©ciproquement sur la question de la protection douanière et la nĂ©cessitĂ© de lutter contre l’hĂ©gĂ©monie Ă©conomique britannique.

[15En hongrois (1844), en français (1851), en anglais (1856 aux États-Unis, 1860 en Australie, 1885 seulement en Grande-Bretagne), en suédois (1888), en japonais (1889), en russe (1891) et en chinois dans les années 1920.

[16Eugen Wendler (dir.), « Die Vereinigung des europäischen Kontinents » : Friedrich List – Gesamteuropäischen Wirkungsgeschichte seines ökonomischen Denkens, Stuttgart, Schäffer-Poeschel, 1996.

[17Theodore H. von Laue, Sergei Witte and the Industrialization of Russia, New York, Columbia University Press, 1963, pp. 56-64 ; Mark Metzler, « The Cosmopolitanism of National Economics : Friedrich List in a Japanese Mirror », Antony G. Hopkins, Global History : Interactions between the Universal and the Local, Londres, Palgrave Macmillan, 2006, p. 98-130.

[18De nos jours, la pensĂ©e de List continue d’être Ă©tudiĂ©e dans les universitĂ©s amĂ©ricaines et surtout asiatiques : l’industrialisation de la Chine et des pays d’Asie du Sud-Est au cours des quarante dernières annĂ©es s’est dĂ©roulĂ©e selon les prescriptions de List, en s’appuyant sur des politiques protectionnistes plus ou moins modĂ©rĂ©es.

[19Abraham D. H. Kaplan, Henry C. Carey : A study in American Economic Thought, Baltimore, John Hopkins University Press, 1931 ; George W. Smith, Henry C. Carey and American Sectional Conflict, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1951 ; Rodney J. Morrison, Henry C. Carey and American Economic Development, Philadelphie, American Philosophical Society,1986.

[20Voir, entre autres, The Working of British Free Trade, New York, 1852 ; The French and American Tariffs compared, Philadelphie, 1861 ; et Commerce, Christianity and Civilization versus British Free Trade, Philadelphie, 1876.

[21Eugen Dühring, Careys Umwälzung der Volkswirthschaftslehre und Sozialwissenschaft, Munich, 1865.

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