La sexualitĂ© des adolescents am^Čâş^ČâşBOOKMOBIjiçá ¨s#3ÉD—UIeÖkYkł l$ iSMOBIčýé,ţ˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙˙ 4* @˙˙˙˙EXTH<dla vie des idĂ©esiUnknown subjectLa sexualitĂ© des adolescents amĂ©ricains La sexualitĂ© des adolescents amĂ©ricains

La sexualité des adolescents américains

par Ivan Jablonka , le 18 août 2008

Peter Bearman étudie la façon dont la vie des adolescents américains est déterminée par des réseaux sexuels, des circuits de transmission des maladies et des règles informelles (telles que les vœux de virginité et les dates) qui codifient la sexualité juvénile. Entretien audio.

Peter Bearman est professeur de sciences sociales à l’université Columbia de New York, où il a dirigé l’Institute for Social and Economic Research and Policy de 1998 à 2008. Ses recherches embrassent une grande variété de sujets, depuis l’influence de l’éducation sur la préférence homosexuelle jusqu’aux conditions de travail des portiers new-yorkais, en passant par l’épidémie d’autisme aux États-Unis. Dans cet entretien, Peter Bearman commente son travail sur les adolescents américains, fondé sur la National Longitudinal Study of Adolescent Health, une immense base de données qu’il a conçue avec d’autres chercheurs. Il étudie la façon dont la vie des adolescents est déterminée par des réseaux sexuels, des circuits de transmission des maladies et des règles informelles (telles que les vœux de virginité et les dates) qui codifient la sexualité juvénile.

Version audio

- Vous pouvez Ă©couter l’entretien (en anglais)

- ou tĂ©lĂ©charger le fichier audio de l’entretien au format mp3 (en anglais).

Amour et sexualité

La Vie des idĂ©es : J’aimerais Ă©voquer avec vous le « processus de formation sociale » (selon vos propres termes) qui affecte les adolescents au point de vue du genre et de la sexualisation. Comment les normes sociales pèsent-elles sur les individus par le biais des parents, des proches, des institutions ou des medias ?

Peter Bearman : C’est une question complexe. On pourrait Ă©voquer de très nombreux aspects ; je me contenterai de dire que, en termes d’influence sociale ou de socialisation, la force principale provient des pairs. C’est Ă  travers cette influence que des cultures adolescentes distinctes apparaissent et que l’on commence Ă  voir Ă©merger des schĂ©mas normatifs locaux pour toutes sortes de comportements – sexuels, scolaires, etc.

Le rĂ´le des parents est intĂ©ressant. Les parents ont une très grande influence sur les adolescents et ils l’ont probablement de manière beaucoup plus subtile qu’ils ne le pensent. Par exemple, les parents qui mangent avec leurs enfants ont un Ă©norme impact sur eux. Les parents qui ont des conversations directes avec leurs enfants, sur leur comportement sexuel par exemple, n’ont presque aucun impact sur eux. C’est principalement parce que la façon dont les parents peuvent structurer et former les orientations de leurs enfants consiste Ă  proposer un ensemble de comportements sociaux : avoir des conversations, s’asseoir, parler de choses et d’autres, faire des activitĂ©s ensemble, etc. L’interaction constitue le seul Ă©change qui fonctionne. De manière paradoxale, les parents qui cherchent Ă  influencer leurs enfants ont probablement moins d’influence que les parents qui passent simplement du temps avec eux.

Peter BearmanLes parents, du moins aux États-Unis, ont tendance à penser que l’influence des amis est toujours négative. C’en est presque amusant. Tous les parents pensent que leur enfant est mis en danger par l’influence négative des autres. Mais, évidemment, si un adolescent difficile et un adolescent sage sont en interaction l’un avec l’autre, de telle façon que le premier puisse influencer le second, alors il est naturel que l’influence puisse fonctionner dans les deux sens et que l’adolescent sage puisse aussi influencer son camarade. Les parents ne pensent pas à cela. Pourtant, les interactions les plus importantes entre pairs sont des comportements positifs. L’influence exercée par les amis est manifestement plus positive que négative, mais cela ne revêt pas un caractère d’évidence pour les parents. Ces processus de formation sont donc cruciaux.

En ce qui concerne les mĂ©dias, il y a Ă©normĂ©ment d’études qui prouvent leur impact sur les comportements. Ă€ l’évidence, il y a des impacts mĂ©diatiques. Des Ă©tudes très intĂ©ressantes montrent que, lorsque des campagnes anti-drogues très agressives sont lancĂ©es, la saturation mĂ©diatique a pour consĂ©quence d’augmenter la consommation de drogues chez les jeunes. Il y a donc clairement un effet mĂ©diatique possible ; mais cet effet contraire, impliquant le fait que les mĂ©dias dĂ©terminent les comportements Ă  risques des adolescents et leurs attitudes sexuelles, est assez difficile Ă  accepter.

Aux États-Unis, l’école est très importante pour les adolescents qui se sentent investis, mĂŞme si elle ne peut pas faire grand-chose pour influencer cet attachement. La dynamique de l’emploi du temps, la perversitĂ© de l’orientation scolaire, tout crĂ©e des Ă©nergies sĂ©grĂ©gatives, de telle sorte que les adolescents passent leur temps avec ceux qui leur ressemblent. L’école force les enfants Ă  vivre avec ses structures. Les parents peuvent donc mesurer l’attachement scolaire de leurs enfants en fonction de leur attitude ; s’ils veulent aller Ă  l’école, s’ils se voient comme partie intĂ©grante de l’établissement, etc., alors ça va. Si ce n’est pas le cas, les parents peuvent exercer une influence Ă©norme en dĂ©mĂ©nageant avec leurs enfants. Bien sĂ»r, la capacitĂ© de sortir d’un cadre pour en choisir un autre constitue l’un des avantages des classes aisĂ©es. Mais si les parents peuvent faire une chose pour leurs enfants, c’est d’essayer de comprendre comment changer de cadre si celui dans lequel ils se trouvent ne convient pas.

La Vie des idĂ©es : Vous avez Ă©tudiĂ© les rĂ©seaux sexuels qui existent au sein de la jeunesse dans une petite ville du Midwest que vous avez surnommĂ©e « Jefferson City ». Quels sont les modèles sexuels et culturels avec lesquels les adolescents se dĂ©finissent ?

Peter Bearman : Cette Ă©tude a maintenant dix ans. La première vague de donnĂ©es pour Jefferson City provient de la National Longitudinal Study of Adolescent Health, lors d’une enquĂŞte menĂ©e en 1994. Aujourd’hui, ces jeunes ont environ vingt-cinq ans. Ces lycĂ©ens, alors âgĂ©s de quinze Ă  dix-huit ans, entretenaient les relations les plus incroyablement normatives que l’on puisse imaginer. Si vous leur donniez des cartes, comme nous l’avons fait, en leur demandant de les classer pour indiquer leur relation idĂ©ale (« que souhaiteriez-vous idĂ©alement qu’il vous arrive l’annĂ©e prochaine ? »), cela donnait, dans l’ordre : frĂ©quenter quelqu’un au sein du groupe, rencontrer les parents, se tenir par la main, s’échanger des cadeaux, s’embrasser, se tĂ©moigner de l’affection, dire « je t’aime » et obtenir en retour un « moi aussi », se caresser sous les vĂŞtements, etc. C’est vraiment une progression ordonnĂ©e vers une relation sexuelle. C’est Ă  la fois incroyable et uniforme. Cette uniformitĂ© n’est pas liĂ©e Ă  telle Ă©cole, elle se retrouve dans toute la culture adolescente. Bien sĂ»r, il y a des enfants qui ont un modèle diffĂ©rent. Les garçons ont une lĂ©gère prĂ©fĂ©rence pour les rencontres physiques, au dĂ©triment des rencontres sociales. Les filles aiment des relations affectives et de la communication avant les rapports sexuels, mais ce sont vraiment lĂ  des diffĂ©rences marginales. La chose incroyable chez les adolescents amĂ©ricains, et que peu de personnes saisissent, c’est Ă  quel point ils nourrissent des comportements normatifs.

Le deuxième point que je voudrais souligner, c’est Ă  quel point les adolescents amĂ©ricains sont des enfants « sages ». 95 % d’entre eux sont en couple, font de leur mieux Ă  l’école, aimeraient aller Ă  l’universitĂ©, veulent bien faire, prendre soin d’eux, ne pas ĂŞtre en surpoids, faire davantage d’exercice. Ils ont toutes sortes de visĂ©es et d’ambitions positives et normatives et, bien sĂ»r, ils ont aussi des comportements Ă  risques. C’est cela, ĂŞtre adolescent. Les orientations des adolescents Ă  l’égard des relations sont donc Ă©tonnamment conservatrices.

Leur rapport au sexe est diffĂ©rent du nĂ´tre, nous la gĂ©nĂ©ration des cinquantenaires. En premier lieu, la fellation constitue une catĂ©gorie ambiguĂ« et transitoire, quelque part entre le sexe et la caresse. Et je pense que ce n’était pas vrai pour notre gĂ©nĂ©ration. Deuxièmement, la sodomie – chose Ă  laquelle seules les filles du Sud avaient recours, comme une sorte de stratĂ©gie malsaine pour prĂ©server techniquement leur virginitĂ© – est un comportement plus rĂ©pandu qu’on ne pourrait le penser. Un quart des adolescents l’expĂ©rimentent ; il y a donc des diffĂ©rences et davantage d’intĂ©rĂŞt pour l’exploration.

Mais la chose vraiment frappante est l’incroyable progression vers les relations Ă  part entière. Les relations des adolescents sont bien sĂ»r plus courtes que celles des adultes. Elles sont significativement plus courtes pour les garçons que pour les filles. Dans le cas des couples, si l’on dispose de dates pour le dĂ©but et la fin de la relation, on s’aperçoit que la relation d’un garçon avec une fille est quatre mois plus courte que la relation d’une fille. Les garçons sont des ĂŞtres simples au sens oĂą ils ne savent mĂŞme pas qu’ils sont engagĂ©s dans une relation depuis des mois, alors que la fille le sait dĂ©jĂ . La moyenne est de onze mois, mettons entre un semestre et une annĂ©e. Les amours adolescentes sont Ă©galement sporadiques, dans le sens oĂą elles impliquent un engagement d’entrĂ©e et de sortie, et elles n’ont pas le mĂŞme nom que celui que nous leur donnions, si bien que cette brièvetĂ© et cette sporadicitĂ©, ainsi que l’absence de dĂ©nomination propre (comme s’engager dans la durĂ©e), mettent les adultes mal Ă  l’aise. Les adolescents font un bon travail de familiarisation avec l’intimitĂ©. Ils ont très peu de modèles et, encore, cela renvoie Ă  la relation avec leurs parents. La plupart des parents n’ont pas de stratĂ©gie pour construire l’intimitĂ©. L’intimitĂ© ne s’enseigne pas ; on n’enseigne pas aux adolescents ce que signifie l’intimitĂ© dans une relation sexuelle. Il y a donc une gĂŞne autour du motif essentiel d’une relation. Notre culture est complètement muette sur cet aspect de la vie.

La Vie des idĂ©es : Ă€ propos de la conformitĂ© et du conformisme des adolescents amĂ©ricains, j’aimerais que nous parlions du date, ce rendez-vous amoureux Ă  l’amĂ©ricaine. C’est une institution qui n’existe pas sous la mĂŞme forme en Europe, ni dans ce pays « romantique » qu’est censĂ©e ĂŞtre la France. Comment expliquez-vous cette institution si vivace ?

Peter Bearman : Tous les intellectuels nieront avoir eu un date ! Un date est un moment organisĂ© durant lequel un couple de sexe opposĂ© fait quelque chose ensemble d’une manière très scĂ©narisĂ©e et qui sort de l’ordinaire. Pour comprendre le date, il faut prendre en compte la culture puritaine dans laquelle les États-Unis baignent. En Europe, les garçons et les filles se cĂ´toient dans les lycĂ©es, il n’y a pas la mĂŞme sĂ©grĂ©gation sexuelle Ă  l’intĂ©rieur des groupes, dans les relations, dans le seul fait d’être ensemble. Ici, il n’y a pas cette variĂ©tĂ© organique d’occasions qui permettent aux garçons et aux filles de se rencontrer, d’aller ensemble Ă  la plage, de faire du shopping ensemble, de faire des choses qu’ils font dans leur vie quotidienne. Le date est donc pour le couple ce moment abstrait, ambigu, nichĂ© au cĹ“ur de la vie quotidienne. C’est la facticitĂ© de l’activitĂ© qui rend le date rĂ©el. Le date consiste Ă  rĂ©unir ce qui est Ă©tranger. MĂŞme la chose la plus triviale – aller au MacDonald’s, ce qu’on peut faire tout le temps par soi-mĂŞme – devient sacrĂ©e par sa manière de rĂ©unir les deux sexes. C’est la raison pour laquelle vous n’avez pas de date et que nous en avons.

Dans les autres pays puritains, s’il pouvait y avoir des relations de couple auto-organisĂ©es, il y aurait aussi des choses comme les dates. Et il y a autre chose : les double dates, qui sont une manière de placer deux couples dans la vie quotidienne, comme dans un groupe – les double dates sont très bons pour cela. L’autre aspect de notre culture puritaine est que la relation a tendance Ă  se privatiser rapidement. Lorsque le couple devient intime, il y a un effacement des amis et de la famille. Et, encore une fois, aux États-Unis, les parents privatisent l’intimitĂ©. La dynamique de l’intimitĂ© consiste donc dans le rejet du monde extĂ©rieur, ce qui peut mettre la relation de couple en danger. Les relations privĂ©es sont l’objet de luttes de contrĂ´le Ă  l’intĂ©rieur du couple, qui peuvent tendre Ă  collectiviser la relation ou Ă  l’implanter dans la vie quotidienne.

La Vie des idĂ©es : Le date se termine-t-il toujours par une relation sexuelle ?

Peter Bearman : Non. La plupart des adolescents ne veulent pas avoir de relations sexuelles, la plupart d’entre eux ne savent pas comment faire. Ils peuvent en avoir envie, mais ils ne savent pas comment faire pour en arriver lĂ . La chose la plus intĂ©ressante, Ă  propos des relations sexuelles aux États-Unis, c’est que le sexe a tendance Ă  devenir une activitĂ© prĂ©datrice. Les garçons sexuellement expĂ©rimentĂ©s s’attaquent aux filles inexpĂ©rimentĂ©es. Ce qui est merveilleux, c’est qu’à l’inverse les filles expĂ©rimentĂ©es s’attaquent aux garçons sans expĂ©rience. Et cette prĂ©dation est vraiment comparable au fait d’apprendre Ă  fumer de l’herbe : il faut le faire avec quelqu’un, sinon on n’est pas dĂ©foncĂ©. Il faut connaĂ®tre quelqu’un qui sait comment faire, car c’est compliquĂ© d’y arriver. Je pense que c’est la raison pour laquelle c’est si asymĂ©trique.

Santé et politiques publiques

La Vie des idĂ©es : Votre recherche est fortement corrĂ©lĂ©e Ă  la santĂ© publique, notamment chez les adolescents. Dans la petite ville du Midwest que vous avez Ă©tudiĂ©e, l’épidĂ©mie de sida est-elle liĂ©e aux circuits de relations amoureuses ?

Peter Bearman : Probablement pas. La probabilitĂ© d’attraper le sida en ayant des rapports sexuels non protĂ©gĂ©s est si faible qu’un autre type de dynamique est nĂ©cessaire pour expliquer ces transmissions. Le chlamydia, la syphilis et toutes les autres MST sont fortement liĂ©s. C’est compliquĂ©, car l’analyse rĂ©vèle que les rĂ©seaux sexuels des adolescents n’ont pas de noyaux. Ils n’ont pas de structures centrales qui donneraient naissance Ă  des foyers d’infection endĂ©miques. Dans le modèle traditionnel, il y a un foyer d’infection endĂ©mique, les gens se rĂ©infectent les uns les autres et quelqu’un vient dans la zone, attrape une MST et s’en Ă©loigne un peu. Mais l’épidĂ©mie reste soutenue par le foyer.

Dans nos donnĂ©es, on observe une structure contraire. Il y a de longues chaĂ®nes et de très fines connections, ce qui signifie qu’on observe une capacitĂ© extrĂŞmement rapide de propagation ou de transmission des MST ; mais, en mĂŞme temps, la structure est très fragile parce qu’à tout moment on peut rompre la chaĂ®ne. En fait, la structure que nous observons est remarquable pour la santĂ© publique. Si on pouvait faire en sorte que les adolescents utilisent plus souvent des prĂ©servatifs, il pourrait vraiment y avoir une diffĂ©rence. Il y a une autre implication intĂ©ressante : Ă©tant donnĂ© que chaque adolescent se situe dans l’une de ces chaĂ®nes, les caractĂ©ristiques des individus ne sont vraiment pas prĂ©dictives par rapport aux probabilitĂ©s d’acquisition des MST. Et cela signifie que nous devrions avoir une stratĂ©gie de ciblage diffĂ©rente pour influencer les adolescents. Les implications de santĂ© publique sont très importantes.

La Vie des idĂ©es : Pensez-vous que les vĹ“ux de virginitĂ©, en tant que refus personnel et public de la sexualitĂ©, sont, pour celui ou celle qui prend l’engagement, une manière de prolonger le temps de l’enfance ? Peut-on Ă©tablir un parallèle avec l’anorexie ?

Peter Bearman : C’est une bonne question. Je ne pense pas que cela ait un rapport avec le prolongement de l’enfance. En premier lieu, les adolescents qui prononcent des vĹ“ux de virginitĂ© pensent au sexe. Les garçons qui jouent avec des armes Ă  feu dans le jardin ne pensent pas au sexe ; ils ne vont donc pas faire de vĹ“ux. Il y a donc dĂ©jĂ  des diffĂ©rences dans la transition vers l’âge adulte. Les vĹ“ux de virginitĂ© servent aux adolescents incapables de nĂ©gocier la zone grise de leur intimitĂ©. S’ils ne savent pas comment dire « non, mais je t’aime bien », les vĹ“ux font office de procĂ©dĂ© communicatif : il est plus facile de dire « je ne peux pas avoir de relations sexuelles parce que j’ai fait une promesse ». Les vĹ“ux sont donc très efficaces pour les adolescents qui sont moins Ă  mĂŞme de gĂ©rer leur intimitĂ©. Par consĂ©quent, les vĹ“ux de virginitĂ© attirent davantage les adolescents avec un QI plus faible. Mais il ne s’agit pas d’une nostalgie de l’enfance. Pour les adolescents qui y ont recours, il s’agit vraiment d’un langage pour parler de l’intimitĂ©. Et, pour eux, ça marche.

Dans le cas de ceux qui prononcent des vĹ“ux parce que leurs parents les y poussent, ce sont les parents qui veulent prolonger l’enfance de leur enfant – et peut-ĂŞtre la leur. Et, Ă  cet Ă©gard, ça n’a pas grand-chose Ă  voir avec l’anorexie. L’anorexie, c’est le dĂ©sir de la fille (ou du garçon) d’exercer un contrĂ´le sur au moins un domaine de son univers, sur lequel elle n’a quasiment aucune prise parce qu’elle se sent ballottĂ©e par des puissances qui lui semblent Ă©trangères. L’anorexie me semble donc – mais je ne suis pas un expert – une rĂ©ponse, une tentative de contrĂ´le sur tout ce qu’il est impossible de fixer dans sa vie : or le poids est une chose que les adolescents contrĂ´lent par eux-mĂŞmes, de leur propre volontĂ©. Les vĹ“ux de virginitĂ© et l’anorexie sont tous les deux malsains. Les premiers sont malsains parce qu’ils n’enseignent pas que les ĂŞtres humains peuvent interagir sur leur intimitĂ© et, naturellement, pour la plupart des adolescents, le vĹ“u dĂ©bouche sur une sexualitĂ© sans prĂ©servatifs, ce qui les expose, eux et les autres, Ă  attraper des MST.

La Vie des idĂ©es : Qu’est-ce que la National Longitudinal Study of Adolescent Health (Add Health) ? Quel type d’informations ce programme fournit-il ?

Peter Bearman : Add Health est un programme très important et très bien financĂ© qui a commencĂ© avec des adolescents âgĂ©s de douze Ă  dix-huit ans en 1993. L’équipe qui mène Add Health aujourd’hui, sous la direction de Kathy Harris, en est Ă  la cinquième collecte d’informations. La beautĂ© de cette Ă©tude rĂ©side dans la mesure du contexte. Auparavant, la plupart des Ă©tudes Ă©taient conçues pour porter sur les seuls individus. L’enquĂŞte les extrayait du contexte, en prenant un ou deux individus issus de milieux particuliers pour en dĂ©duire ensuite des choses Ă  propos de tous les adolescents. Add Health a adoptĂ© une conception complètement diffĂ©rente, propre Ă  dĂ©crire l’ensemble du contexte, le contexte pertinent dans lequel les adolescents vivent : leur famille, leurs amis, leur Ă©cole, leur voisinage, leur lieu de travail sont dĂ©crits par de multiples voix issues de ces contextes, sur de multiples points de vue Ă  partir desquels nous pouvons induire des descriptions. Il y a donc une incroyable base de donnĂ©es sur les adolescents et leurs amis. Nous avons des informations sur 100 000 enfants dans plus de 140 Ă©coles, ce qui permet de dĂ©crire les millions de relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Il y a des donnĂ©es incroyables sur la composition des familles. Nous disposons d’un panorama gĂ©nĂ©tique complet, nous avons des milliers de jumeaux, des milliers de fratries, des milliers de demi-frères et demi-sĹ“urs ou d’enfants qui vivent dans le mĂŞme foyer sans avoir de lien de parentĂ© entre eux.

Cette enquĂŞte est donc une Ă©tude sociologique qui intègre l’élĂ©ment contextuel. Cela a Ă©tĂ© très important et radical dans notre manière de penser. Cela a permis aux scientifiques de mesurer le contexte et d’avancer. Je pense que cette enquĂŞte a transformĂ© la façon dont les gens rĂ©flĂ©chissent Ă  la santĂ©. Aujourd’hui, la valeur ajoutĂ©e du programme consiste Ă  regarder ces adolescents devenir adultes. Add Health suit 20 000 personnes : ils sont maintenant mariĂ©s, ils ont des enfants et cela va devenir une ressource tout Ă  fait remarquable dans le futur. Nous avons rassemblĂ© beaucoup de biomarqueurs et, avant tout, des sĂ©ries de biomarqueurs sur les MST et l’ADN. C’est donc une ressource incroyable pour les chercheurs en sciences sociales.

La Vie des idĂ©es : Ă€ la fin de vos articles, vous donnez des conseils aux hommes politiques. Cela peut sembler surprenant pour les sociologues europĂ©ens. Certains d’entre eux essaient effectivement de donner des conseils aux responsables politiques, mais pas directement, pas par le biais de leurs publications scientifiques. Votre recherche a-t-elle une influence sur les politiques publiques ?

Peter Bearman : Notre recherche sur les vĹ“ux de virginitĂ©, qui montre que les vĹ“ux marchent quelquefois pour certains adolescents et qu’ils Ă©chouent dans la majoritĂ© des cas (et donc que les vĹ“ux ne rĂ©duisent pas les risques d’attraper une MST), a eu pour effet de mobiliser la droite dans un effort pour contredire ces donnĂ©es empiriques. Ă€ long terme, cette mobilisation contre-scientifique aura et a dĂ©jĂ  eu des consĂ©quences. Bien sĂ»r, il y a dĂ©jĂ  un effet sur la vie des adolescents frappĂ©s par la continuation d’une politique nĂ©faste. Sous l’administration Bush, il s’est propagĂ© une culture anti-scientifique dans tous les domaines politiques. Ils inventent des donnĂ©es quand cela les arrange, ils dĂ©forment les donnĂ©es quand cela les arrange, et notre travail n’a aucun impact, Ă  ceci près qu’il gĂŞne la droite et qu’il la conduit Ă  inventer une science de pacotille et Ă  parader autour comme si elle Ă©tait lĂ©gitime.

Par exemple, dans le second article sur les vœux de virginité, publié dans le Journal of adolescent health, nous avons écrit que les vierges qui ont prononcé des vœux de virginité pratiquent davantage la fellation que les vierges qui n’en ont pas prononcé. Et c’est vrai. Pourtant, ça les énerve et ça les dégoûte. Ça ne devrait pas, parce que ce qui est merveilleux, dans tout ce courant, c’est que les adolescents qui prononcent des vœux pensent au sexe – si bien que les vierges qui pensent au sexe et qui ne peuvent avoir de relations sexuelles essayent de trouver autre chose. Les adolescents sont terriblement inventifs, mais la droite craint cette créativité. C’est pourquoi elle essaie de les écraser sous un régime de restriction culturelle.

Propos recueillis par Ivan Jablonka

(Retranscription : Émilie Boutin. Traduction : Émilie Boutin & Ivan Jablonka).


- Vous pouvez tĂ©lĂ©charger le fichier audio de l’entretien au format mp3 (en anglais) :

MP3 - 64.7 Mo
La sexualité des adolescents américains. Entretien avec Peter Bearman

Note technique :

- En cas de problème technique, vous pouvez nous contacter.

- Tous les podcasts de La Vie des idĂ©es.


FLIS00 00 00 0800 4100 0000 00 00 00ff ff ff ff00 0100 0300 00 00 0300 00 00 01ff ff ff ffFCIS00 00 00 1400 00 00 1000 00 00 0100 00 00 0000 00 69 5300 00 00 0000 00 00 2000 00 00 0800 0100 0100 00 00 003918400778