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Un splendide isolement

par Olivier Fillieule & Fabien Jobard , le 24 mai 2016

Tandis qu’en France, la police tenue pour coupable d’acharnement appelle Ă  un rassemblement contre la « haine anti-flics », en Allemagne, en SuĂšde, en Suisse, l’interaction entre police et manifestants se distingue par la maĂźtrise et le dialogue. La police française rĂ©siste aux nouveaux modĂšles de maintien de l’ordre, articulĂ©s autour de la notion de dĂ©sescalade. O. Fillieule et F. Jobard expliquent les raisons de ce retranchement doctrinal.

« De toutes les manifestations du pouvoir, celle qui impressionne le plus les hommes, c’est la retenue ». Thucydide

Quelques jours aprĂšs la tenue d’une manifestation Ă  Paris contre la « haine anti-flics » appelĂ©e par diverses organisations syndicales de police, il nous a semblĂ© que le dĂ©calage comparatif pourrait Ă©clairer la comprĂ©hension de ce que l’on appelle en France le « maintien de l’ordre », c’est-Ă -dire la gestion des foules (protestataires, sportives ou festives) par les forces de police et de gendarmerie [1].

La dĂ©sescalade Ă  l’allemande

Qu’en est-il ailleurs de la violence contestataire et de l’hostilitĂ© aux policiers ? Voyons le week-end du 1er mai en Allemagne. Depuis le milieu des annĂ©es 1980, le Premier Mai est l’occasion dĂ©clarĂ©e par divers groupes anarchistes, autonomes et anti-fascistes, d’une confrontation violente avec la police (projectiles, cocktails molotov, tirs de mortier, fusĂ©es diverses interdites en Allemagne mais achetĂ©es en RĂ©publique tchĂšque ou en Pologne) [2]. Cette annĂ©e, un important dispositif Ă©tait dĂ©ployĂ© dans les lieux habituels de confrontation, mais l’imposant cortĂšge policier, et une politique habile de « dĂ©sescalade » (nous y reviendrons), ont tenu les hostilitĂ©s Ă  un niveau trĂšs bas. Dans le mĂȘme temps cependant se tenait Ă  Stuttgart le congrĂšs du parti de droite radicale Alternative fĂŒr Deutschland (AfD). Dans la ville, « 800 Ă  900 autonomes gauchistes violents » (expression de la police locale), protĂ©gĂ©s dans un cortĂšge de 4000 manifestants, s’en sont pris Ă  la police tandis que 1500 autres ont tentĂ© par la violence d’empĂȘcher les membres de la AfD de rejoindre le lieu du congrĂšs. 500 protestataires ont Ă©tĂ© interpellĂ©s, et des arrĂȘts de travail ont Ă©tĂ© constatĂ©s chez 3 policiers. Pendant ce temps, Ă  Zwickau, en Saxe, haut lieu des manifestations Pegida, le ministre SPD de la Justice, Heiko Maas, s’est vu obligĂ© de tenir son allocution publique sous protection policiĂšre, des troupes d’extrĂȘme droite s’étant dĂ©placĂ©es de toute la rĂ©gion pour empĂȘcher le meeting. À Schwerin, dans le nord de l’ex-RDA, une manifestation du parti d’extrĂȘme droite NPD (son interdiction est en cours d’examen par le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe) a donnĂ© lieu Ă  des affrontements avec les militants de gauche, et la police avait pour mission de sĂ©parer les deux cortĂšges hostiles l’un Ă  l’autre. MĂȘme situation Ă  Bochum, dans la Ruhr. A Plauen, Ă  la frontiĂšre tchĂšque, des militants d’extrĂȘme droite dĂ©filant en piĂ©tinant des drapeaux de l’Union europĂ©enne ont jetĂ© projectiles et explosifs sur la police, qui a balayĂ© le cortĂšge au canon Ă  eau.

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Manifestation du PKK en 2008 Ă  Berlin
En gilets jaunes et verts, les policiers chargĂ©s de la communication. Les policiers de maintien de l’ordre serrent le cortĂšge et procĂšdent Ă  une interpellation en son sein, avec dĂ©ploiement des policiers de communication.
Photo : JĂ©rĂ©mie Gauthier

Comme on le voit, les polices allemandes ne chĂŽment pas. Elles affrontent des violences de gauche et des violences de droite ; des violences dont elles sont l’objet et des belligĂ©rant.e.s qu’elles sĂ©parent ; elles protĂšgent des ministres et des foules ; elles emploient la force et elles interpellent. Mais le point crucial qui les distingue des polices françaises est ceci : force reste Ă  la loi ; force reste dans la loi. Pas de manifestant.e.s menottĂ©.e.s et frappĂ©.e.s par un policier. Pas de manifestant.e.s Ă  terre et frappĂ©.e.s. Pas de manifestant.e.s injuriĂ©.e.s. Pas de jets indiscriminĂ©s de gaz lacrymogĂšne dans une foule composite engouffrĂ©e dans le mĂ©tro, au prĂ©texte que s’y seraient glissĂ©.e.s des autonomes ou des casseur.e.s. Pas de matraquage dans le dos de passant.e.s. Pas de perte de contrĂŽle. Pas de gazage dans les entrĂ©es ou les enceintes du mĂ©tro. Au final, pas de polĂ©mique.

Cette maĂźtrise de la force, nous l’avons suggĂ©rĂ©, est le produit d’une quinzaine d’annĂ©es de politique dite de « dĂ©sescalade » (Deeskalation) [3]. En Allemagne, la « dĂ©sescalade » est entre autres le produit de la dĂ©cision « Bockdorf » du Tribunal constitutionnel (1985), qui avait introduit une « obligation de communication et de coopĂ©ration » des forces de l’ordre avec les protestataires. La notion est, en elle-mĂȘme, issue du travail social, oĂč elle dĂ©signe toutes les tactiques et techniques de rĂ©duction de la conflictualitĂ© dans la confrontation avec des personnes hostiles. Du travail social, elle a Ă©tĂ© importĂ©e par la police et est devenue une ligne directrice de tout un ensemble d’institutions policiĂšres allemandes, au delĂ  des seules configurations manifestantes, comme le montre la sociologie des relations quotidiennes dans les quartiers difficiles [4].

Un nouveau modĂšle europĂ©en de maintien de l’ordre

Or loin d’ĂȘtre propre Ă  l’Allemagne, cette politique a sinon nourri, du moins participĂ© Ă  un nouveau modĂšle de maintien de l’ordre en Europe, que l’on retrouve dĂ©sormais dans le systĂšme des officiers de dialogue en SuĂšde, l’event police au Danemark, les peace units en Hollande, les Liaison Officers en Angleterre, les Special Police Tactics (SPT) en SuĂšde ou encore le modĂšle dit des trois D (dialoguer, dĂ©samorcer, dĂ©fendre) en Suisse romande [5].

Ce nouveau modĂšle repose sur quatre grands principes :
1/ une conception des logiques de la foule, alternative Ă  celle promue par Gustave Le Bon [6], toujours au cƓur de la philosophie française du maintien de l’ordre ;
2/ la facilitation et l’accompagnement des manifestations de rue ;
3/ le dĂ©veloppement de la communication Ă  tous les stades d’une opĂ©ration de maintien de l’ordre ;
4/ la diffĂ©renciation et le ciblage des interventions de rĂ©tablissement de l’ordre.

DĂ©taillons-en rapidement les attendus.

La nouvelle psychologie des foules, inspirĂ©e par des psychologues sociaux, au premier rang desquels Stephen Reicher et Otto Adang [7], s’appuie sur une idĂ©e simple, inspirĂ©e d’une dĂ©marche d’observation expĂ©rimentale et participative. Toute prĂ©sence rĂ©elle ou psychologique hostile au groupe minore l’individualitĂ© des membres du groupe, qui tendent alors Ă  former un bloc uniforme, tendu vers la rĂ©duction ou l’éloignement du danger perçu. Les membres du groupe expriment leur appartenance en affichant les traits et les normes les plus distinctifs de leur groupe face aux membres de l’autre groupe. Lorsque cette prĂ©sence s’estompe, leurs relations s’inscrivent davantage dans un contexte interindividuel oĂč ils peuvent affirmer des caractĂ©ristiques qui les diffĂ©rencient des membres de leur(s) groupe(s) : l’homogĂ©nĂ©itĂ© et la solidarisation au sein du groupe se dĂ©sagrĂšgent.

L’appel Ă  manifester introduit d’emblĂ©e un changement de la dĂ©finition identitaire : il renforce des aspects spĂ©cifiques de l’identitĂ© sociale, en lien avec les groupes manifestants et les revendications dĂ©fendues. Le dĂ©roulement de la manifestation dĂ©pend ensuite des rapports intergroupes dans lesquels sont pris les participant.e.s. Lorsque les signes, drapeaux ou slogans sont organisĂ©s autour d’un point de vue homogĂšne et clairement opposĂ© Ă  un adversaire, la cohĂ©sion du groupe et l’identification de ses membres se renforcent et invitent Ă  des actions dĂ©terminĂ©es vers les espaces occupĂ©s par l’adversaire. C’est dans de telles situations que l’on observe le dĂ©veloppement d’émeutes et d’affrontements, notamment face Ă  la police, dont la prĂ©sence accentue la cohĂ©sion de la manifestation. À l’inverse, dĂšs que l’homogĂ©nĂ©itĂ© se lĂ©zarde par l’apparition de sigles qui signalent des points de vue diffĂ©rents, les manifestants sont amenĂ©s Ă  redĂ©finir leur identitĂ© en s’inscrivant dans tels ou tels groupes militants prĂ©sents. À l’extrĂȘme, lorsqu’une manifestation prend la forme d’un agrĂ©gat d’entitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes, l’action collective se dissout Ă  mesure que la dĂ©ambulation des participant.e.s se rĂ©sume Ă  des relations interindividuelles au sein de petites unitĂ©s disloquĂ©es.

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Manif du 1er Mai 2016
Screenshot : Street Politics

Dans ce modĂšle, il est possible de comprendre comment certains cortĂšges a priori paisibles peuvent se transformer en action collective violente, alors que des manifestations supposĂ©es agressives se dĂ©roulent sans heurts. Ici, l’usage indiscriminĂ© de la force par la police durant un Ă©vĂ©nement protestataire est susceptible d’avoir un impact nĂ©gatif sur les dynamiques de la foule, dont la cohĂ©sion se renforce Ă  l’encontre d’un adversaire tout dĂ©signĂ© : la police. Pour les auteurs dont nous parlons, il est donc nĂ©cessaire d’éviter tout recours indiscriminĂ© Ă  la force, pour Ă©viter toute radicalisation de la foule : que ceux qui manifestent sans intention malveillante se trouvent solidaires de ceux dont l’intention Ă©tait d’en dĂ©coudre. Pour cela il faut trouver le moyen de vĂ©hiculer une perception de la lĂ©gitimitĂ© de l’action policiĂšre auprĂšs du plus grand nombre (et non pas seulement les organisateur.trice.s dĂ©clarĂ©.e.s) par une stratĂ©gie de facilitation des comportements pacifiques de la foule (information, orientation, liaison permanente) ; un profil tactique encourageant le dialogue et la communication avec les manifestant.e.s, avant, pendant et aprĂšs l’évĂ©nement ; l’évitement de toute action rĂ©pressive indiscriminĂ©e et la mise en place d’une stratĂ©gie incrĂ©mentale et ciblĂ©e de recours Ă  la force.

Le maintien de l’ordre « Ă  la française » : l’arriĂšre-garde

Ces changements relativement profonds des doctrines d’emploi et des stratĂ©gies de maintien de l’ordre n’ont sans doute pas Ă©chappĂ© aux polices françaises spĂ©cialisĂ©es dans le maintien de l’ordre. En atteste par exemple le rapport de la commission de l’AssemblĂ©e nationale formĂ©e aprĂšs les Ă©vĂ©nements de Sivens qui en mentionne certains Ă©lĂ©ments [8]. Mais sans que cela dĂ©bouche sur un bouleversement des doctrines d’emploi, attestant d’une insularitĂ© inquiĂ©tante des forces de maintien de l’ordre françaises. Certaines techniques hexagonales sont communes aux autres polices europĂ©ennes, comme l’accompagnement du cortĂšge sur ses flancs, le tronçonnement du cortĂšge (les « nasses » vues ces derniĂšres semaines) ou d’autres encore. La gendarmerie a dĂ©veloppĂ© les ULI (UnitĂ©s lĂ©gĂšres d’intervention) dans les annĂ©es 1990, qui permettent les interpellations ciblĂ©es ; les CRS ont dĂ©veloppĂ© les SPI (Sections protection-intervention) et les SAM (Section d’appui et de manƓuvre) aux mĂȘmes fins [9]. Mais ces techniques se sont dĂ©veloppĂ©es sans leur double nĂ©cessaire : la communication.

Prenons l’exemple de l’interpellation ciblĂ©e dans le cortĂšge. Le recours aux binĂŽmes policiers pour « prĂ©lever » dans une foule un individu rĂ©putĂ© violent a Ă©tĂ© pensĂ©, en Allemagne, en Suisse romande ou encore Ă  Bruxelles depuis la fin des annĂ©es 1990, dans le cadre d’une stratĂ©gie de dĂ©sescalade : il s’agit d’empĂȘcher les plus radicaux de nuire, tout en effectuant une interpellation rapide et propre qui ne dĂ©bouche pas sur la solidarisation de la foule avec les interpellĂ©.e.s. En France, par contraste, la technique est employĂ©e aux fins de multiplier les interpellations et les dĂ©fĂšrements (le procureur de la RĂ©publique dispose dĂ©sormais de bureaux mobiles aux abords des sites de manifestation). La judiciarisation accrue du maintien de l’ordre s’inscrit dans la dynamique moderne de rĂ©pression judiciaire comme indicateur de l’efficacitĂ© politique, la « politique du chiffre » tant dĂ©criĂ©e. Les forces de police se multiplient en autant d’occasions de confrontations en corps Ă  corps, avec les dĂ©rapages que cela entraĂźne, toujours susceptibles de produire l’effet que l’on cherche prĂ©cisĂ©ment Ă  Ă©viter ailleurs en Europe : le retournement de la foule et sa solidarisation avec les Ă©lĂ©ments les plus radicaux. Par ailleurs, ces interventions contribuent Ă  brouiller les frontiĂšres entre police urbaine (dans le cadre du dĂ©lit flagrant) et police des foules, la premiĂšre Ă©tant appelĂ©e Ă  seconder la derniĂšre, avec ses moyens dolosifs propres – les flash-balls, notamment, dont les forces de maintien de l’ordre ne sont justement pas Ă©quipĂ©es tant ils rompent avec la recherche d’équipements d’évitement et de mise Ă  distance des protestataires. Les manifestations de ces derniĂšres semaines en ont Ă  nouveau donnĂ© de tragiques illustrations, notamment Ă  Rennes. Pour autant, preuve de la force de conviction de certaines sections de la Police nationale, le politique ne se rĂ©sout pas Ă  l’interdiction de ces armes dans les opĂ©rations de maintien de l’ordre [10].

Mais ce qui tranche le plus avec les pratiques aujourd’hui dĂ©veloppĂ©es ou recherchĂ©es chez nos voisins, c’est le volet communication sur l’action qui renvoie Ă  ce qui est communiquĂ© mais aussi au comment l’on communique et en direction de qui. C’est sans doute en Allemagne que le systĂšme des Anti-Konflikt Team (TActical Communication, TaCom System) est le plus avancĂ© [11]. Ceux-ci sont employĂ©s Ă  la fois dans les manifestations politiques d’envergure et dans les rencontres de football. C’est aprĂšs les grandes manifestations violentes de la fin des annĂ©es 1990 Ă  Berlin et en Hesse que les modalitĂ©s de la communication via des Ă©quipes policiĂšres destinĂ©es au dialogue sont renforcĂ©es, avec notamment comme objectif de faire en sorte que les mouvements de la police soient interprĂ©tĂ©s correctement par les manifestant.e.s, que les manifestant.e.s pacifiques partagent le point de vue de la police sur ce qu’il convient de faire, que les participant.e.s enfin soient convaincu.e.s que les actions prĂ©conisĂ©es – ou interdites – par la police le sont de maniĂšre lĂ©gitime. Dans cette optique un Ă©lĂ©ment matĂ©riel important est l’usage de vĂ©hicules dotĂ©s de haut-parleurs (les TLU, Tactical loudspeaker units, utilisĂ©s pour la premiĂšre fois dans une manifestation d’extrĂȘme droite en Hesse et utilisĂ©s depuis avec succĂšs) ou encore la disposition d’écrans LED gĂ©ants pour informer la foule, notamment lors des phases critiques de dispersion. Par contraste, la maniĂšre dont en France on informe les manifestant.e.s d’un ordre de dispersion est depuis longtemps incomprĂ©hensible et inadaptĂ©e. Ce que d’ailleurs les rapports des commissions d’enquĂȘte parlementaires constituĂ©es aprĂšs les manifestations de novembre-dĂ©cembre 1986 soulignaient dĂ©jĂ  clairement. Que depuis trente ans l’autoritĂ© civile ne se soit jamais prĂ©occupĂ©e de rĂ©former sĂ©rieusement cet aspect du droit de la manifestation est un mystĂšre aux consĂ©quences bien dommageables.

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Manifestation sur la GrĂšce en 2015 Ă  Berlin
Au cours d’une manifestation d’hostilitĂ© Ă  la politique de Merkel et SchĂ€uble en GrĂšce, les policiers viennent d’arracher une banderole portant "L’Allemagne est un joli morceau de merde" et d’interpeller une dizaine de protestataires. A quelques mĂštres, les policiers chargĂ©s de la communication se dĂ©ploient et expliquent.
Photo : Fabien Jobard

Reste Ă  s’interroger sur les raisons pour lesquelles le maintien de l’ordre Ă  la française se trouve rangĂ© sur le bas-cĂŽtĂ© de la circulation europĂ©enne des idĂ©es et des doctrines policiĂšres. Il y a d’abord la certitude, largement entretenue par policiers et gendarmes, que le maintien de l’ordre « Ă  la française » est d’excellence et qu’il est prisĂ© dans le monde entier [12]. Cela fut peut-ĂȘtre vrai par le passĂ©, mais ce n’est plus le cas. S’il en fallait donner un indicateur, il suffirait de montrer Ă  quel point dans de nombreux pays les forces de police se tournent dĂ©sormais vers d’autres modĂšles mais aussi d’autres Ă©quipements que ce que la France a Ă  offrir, avec les effets Ă©conomiques que l’on imagine aisĂ©ment. Cette difficultĂ© Ă  se remettre en question s’adosse en second lieu Ă  un discours sur les spĂ©cificitĂ©s de la situation française avec l’idĂ©e que les casseurs sont d’une dĂ©termination jamais vue auparavant et que l’on bascule dans un cycle inĂ©dit de violence (l’expression n’est pas littĂ©rale, mais elle est dĂ©clinĂ©e sous diverses formes et en toute occasion depuis les manifestations CIP de 1994). Que ce soit Poitiers, Strasbourg, Rennes, les manifestations anti-CPE, les divers cortĂšges Ă©tudiants ou lycĂ©ens
 la police française, mĂȘme la police parisienne qui a conservĂ© son appareil de renseignement, semble seulement dĂ©couvrir sur les lieux mĂȘmes la prĂ©sence de protestataires armĂ©s et violents. Au lieu de s’inquiĂ©ter de pareille dĂ©claration d’incurie, le politique se contente de reprendre Ă  son compte les dĂ©clarations des principaux syndicats de police, selon lesquels la violence de l’adversaire exonĂšre le dispositif de maintien de l’ordre. Car le retranchement doctrinal de la police française est redoublĂ© de l’isolement dans lequel la laisse le politique : se laissant convaincre des arguments policiers sur la « violence extrĂȘme » des adversaires [13], les ministres de l’IntĂ©rieur par cette seule posture s’empĂȘchent tout examen au fond de l’action policiĂšre [14].

Enfin, il faut souligner que les nouveaux modĂšles de maintien de l’ordre articulĂ©s autour de la notion de dĂ©sescalade ne peuvent se dĂ©velopper et produire pleinement leurs effets que pour autant qu’en amont s’amĂ©liorent le recrutement et les modalitĂ©s de formation initiale et continue des fonctionnaires de police. En France, l’ethos professionnel des forces de maintien de l’ordre, de la haute hiĂ©rarchie aux hommes du rang, devrait subir un certain nombre d’inflexions pour que les stratĂ©gies de dĂ©sescalade prennent tout leur effet, seule garantie d’une restauration progressive de la confiance retrouvĂ©e de la population dans sa police. Il faudrait ici pour ĂȘtre prĂ©cis faire le dĂ©tail de tout ce qui dans l’image publique de la police, plutĂŽt dĂ©gradĂ©e au regard de ce que l’on constate dans les autres pays europĂ©ens [15], oriente les vocations, aussi bien que tout ce qui, dans les mĂ©canismes de recrutement puis la formation initiale ou continue, Ă©loigne le fonctionnaire de police d’une conception du mĂ©tier comme mission de service public au service de toute la population [16].

Que des syndicats de police aient refusĂ© d’ĂȘtre entendus par la commission parlementaire de 2015 sur le maintien de l’ordre, ce que le syndicat de commissaire SCPN estime ĂȘtre une « injustice de plus voire une insulte faite Ă  l’engagement et au professionnalisme de la police », tĂ©moigne de l’inquiĂ©tante Ă©tanchĂ©itĂ© de l’institution policiĂšre. Il ne reste, dans un tel contexte, qu’à voir des syndicats policiers (souvent les mĂȘmes) appeler, quelques mois Ă  peine aprĂšs que les policiers furent acclamĂ©s par la foule aprĂšs les attentats de Paris, Ă  des manifestations contre « la haine anti-flic » et contre « l’acharnement irresponsable Ă  vouloir faire croire que les policiers sont des brutes sauvages qui frappent aveuglĂ©ment sur la jeunesse » [17]. Par contraste, tout un ensemble d’arĂšnes internationales offrent aux polices europĂ©ennes et extra-europĂ©ennes la possibilitĂ© d’inscrire les doctrines de maintien de l’ordre dans la satisfaction de l’impĂ©ratif de pacification des cortĂšges, tels que le United Nations Interregional Crime and Justice Research Institute, qui coordonne les National Research Programs on Security during Major Events initiĂ©s en 2004 en rĂ©action aux Ă©vĂ©nements de GĂȘnes [18] et de Göteborg [19], et surtout le programme europĂ©en Godiac, Good Practice for Dialogue and Communication as Strategic Principles for Policing Political Manifestations in Europe, qui rĂ©unit policiers de 12 pays et chercheurs en sciences sociales autour, notamment, de la nouvelle psychologie des foules que nous avons exposĂ©e. La France y tient encore une place mineure, n’ayant par exemple pas participĂ© au programme GODIAC ; ces forums permettent pourtant aux polices d’échanger sur des pratiques contestataires qui, elles aussi, se diffusent et s’harmonisent, comme le montrent le mouvement des places [20], d’Occupy aux Indignados en passant par Nuit Debout.


[1Ce texte développe une tribune publiée dans Le Monde les 7-8 mai 2016.

[2Ces images d’archives pourront convaincre du sĂ©rieux des confrontations : http://www.umbruch-bildarchiv.de/bildarchiv/ereignis/010501berlin.html. youtube regorge de vidĂ©os des affrontements avec les polices allemandes, notamment lors des « Premier Mai rĂ©volutionnaires », les « Chaos Tagen » de Hanovre et les mouvements de squat de la fin des annĂ©es 1970 au dĂ©but des annĂ©es 2000


[3Sur les apprĂ©ciations par les militant.e.s (de gauche) des Ă©volutions du maintien de l’ordre en Allemagne, voir la table ronde organisĂ©e pour le 100e numĂ©ro de la revue BĂŒrgerrechte & Polizei, 2011, p. 48-62.

[4Sur la promotion de cette notion par la police de Berlin et la municipalitĂ© dans les annĂ©es 2000, voir JĂ©rĂ©mie Gauthier, Les origines contrĂŽlĂ©es. La police Ă  l’Ă©preuve de la question minoritaire Ă  Paris et Ă  Berlin. Versailles/Freiburg : UVSQ/U. Freiburg, thĂšse de doctorat, 2012, p. 231 et suiv.

[5Olivier Fillieule, Pascal Viot, Gilles Descloux, Étude comparĂ©e sur les doctrines en matiĂšre d’engagement lors de grands rassemblements (2015) ; Encadrement policier des manifestations publiques et prĂ©vention de la violence : Ă©lĂ©ments de comparaison europĂ©enne (2014) et Étude comparĂ©e sur les doctrines en matiĂšre d’engagement lors des manifestations sportives – violence dans les stades (2014), rapports remis dans le cadre du programme de coopĂ©ration Suisse-Roumanie (non publiĂ©), Lausanne : UniversitĂ© de Lausanne, IEPHI-CRAPUL.

[6Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, Puf, 1988 (1895).

[7Voir notamment Reicher, S., C. Stott, J. Drury, O. Adang, P. Cronin, and A. Livingstone, “Knowledge-Based Public Order Policing : Principles and Practice Policing”, Policing, 2007, vol. 1, n°4, p. 403–415. Pour une discussion sur ces nouvelles Ă©laborations de la psychologie des foules, voir Waddington, David, Mike King, “The Disorderly Crowd : From Classical Psychological Reductionism to Socio-Contextual Theory - The Impact on Public Order Policing Strategies”, The Howard Journal of Criminal Justice, 2005, vol. 44 n°5, p. 490-503.

[8AssemblĂ©e nationale, Rapport au nom de la commission d’enquĂȘte chargĂ©e d’établir un Ă©tat des lieux et de faire des propositions en matiĂšre de missions et de modalitĂ©s du maintien de l’ordre rĂ©publicain, n°2794, 2015 (le rapport est prĂ©sentĂ© par NoĂ«l MamĂšre, prĂ©sident, qui a toutefois refusĂ© de l’endosser).

[9Voir sur ces Ă©volutions Fabien Jobard, « Le spectacle de la police des foules : les opĂ©rations policiĂšres durant la protestation contre le CPE Ă  Paris », European Journal of Turkish Studies, 15 | 2012, mis en ligne le 09 juin 2013. Sur les « binĂŽmes », voir dĂ©jĂ  Olivier Fillieule, StratĂ©gies de la rue, Paris, Presses de la FNSP, p. 267-270.

[10Voir en particulier les pages 127 et 128 Ă©tablies par le rapporteur de la commission d’enquĂȘte de l’AssemblĂ©e nationale dĂ©jĂ  citĂ©.

[11En 2009 s’est tenue la premiĂšre confĂ©rence sur TaCom dans le Land de Hesse. La troisiĂšme confĂ©rence s’est tenue en Basse-Saxe en 2012 et a Ă©tĂ© l’occasion de partager l’expĂ©rience TaCom avec les reprĂ©sentants des polices de Pologne, TchĂ©quie, Angleterre et Hongrie.

[12Comme en attestent les enseignements dĂ©livrĂ©s dans les centres de formation gendarmiques autant que CRS, les prises de parole dans les congrĂšs spĂ©cialisĂ©s de la police des foules – par exemple les congrès internationaux – Francopol – Réseau international francophone de Formation policière dont lĂ  derniĂšre Ă©dition s’est tenue Ă  Montreux en 2015- ou encore les documents syndicaux circulant en interne.

[13Rappelons à cet égard que durant toutes les années 1970, les autonomes amenaient des véhicules individuels, voire des camionnettes, jusque dans les cortÚges manifestants, pour en sortir manches de pioche, cocktails molotov et autres explosifs.

[14L’hypothĂšse de l’instrumentalisation des Ă©lĂ©ments radicaux par le politique, qui donnerait l’ordre aux policiers de laisser pourrir la situation, ne peut non plus ĂȘtre exclue, comme le rappelle ce tĂ©moigne d’un policier syndicaliste dans L’HumanitĂ© du 4 mai 2016 (http://www.humanite.fr/tout-est-mis-en-place-pour-que-ca-degenere-606373). Rappelons que, par rapport aux pays de common law caractĂ©risĂ©s par le principe de «  police autonomy », en France le politique garde l’entiĂšre main sur l’action des forces de l’ordre en manifestation, du dĂ©but Ă  la fin des opĂ©rations. Seule une information sur ce qui s’échange dans les salles de commandement dans le cours de l’action (via l’analyse des PV radio) permettrait d’étayer dĂ©finitivement l’hypothĂšse de l’instrumentalisation politique.

[15RenĂ© LĂ©vy, « La police française Ă  la lumiĂšre de la thĂ©orie de la justice procĂ©durale », DĂ©viance & SociĂ©tĂ©, 40, 2, 2016, p. 139-164. Voir aussi le dossier de la Vie des idĂ©es sur la police britannique.

[16Voir Dominique Monjardet, Ce que fait la police. Sociologie de la force publique. Paris, La DĂ©couverte, 1996 et sur les biais de recrutement et de vocation Duprez, D. & Pinet, M., « La tradition, un frein Ă  l’intĂ©gration. Le cas de la police française », Cahiers de la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure, 2001, 45, 111–138 et la thĂšse trĂšs dĂ©taillĂ©e de FrĂ©dĂ©ric Gautier, Aux portes de la police. Vocations et droits d’entrĂ©e. Contribution Ă  une sociologie des processus de reproduction des institutions. Lille, UniversitĂ© de Lille 2, 2015.

[17CommuniquĂ© de presse du syndicat Alliance (aujourd’hui majoritaire chez les gardiens de la paix), 4 mai 2016.

[18Cousin, Bruno, « Les violences policiĂšres de GĂȘnes 2001 entre mise Ă  l’épreuve du rĂ©cit et mise en forme publique ». DĂ©viance et sociĂ©tĂ©, 2006, 30(1), p. 67–89.

[19Abby Peterson, « La SuĂšde et le Danemark face aux mobilisations altermondialistes », in Olivier Fillieule, Donatella della Porta (dir.), Police et manifestants, Paris, Presses de Sciences-po, 2006, p. 307-329.

[20Voir les travaux rĂ©cents rĂ©unis in HĂ©lĂšne Combes, David Garibay, Camille Goirand (dir.), Les lieux de la colĂšre. Occuper l’espace pour contester, Paris/Aix-en-Provence, Karthala/Presses de Sciences-Po Aix, 2015.

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